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Histoire de France
L’empereur Charlemagne, par Albrecht Dürer

Grand personnage

Charlemagne

L'empereur à la barbe fleurie

L’empereur CharlemagneAlbrecht Dürer, vers 1511-1513 — Domaine public

Roi des Francs en 768, maître de l'Occident trente ans plus tard, empereur à Rome le jour de Noël 800 : Charlemagne relève un empire disparu depuis trois siècles et fonde, sur l'école et sur la foi, la première Europe.

Le jour de Noël de l’an 800, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, un homme immense s’agenouille pour prier devant la confession de l’apôtre. Le pape Léon III s’avance et pose sur sa tête une couronne, tandis que le peuple romain acclame par trois fois « Charles, auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains ». En cet instant, l’Occident retrouve ce qu’il avait perdu depuis 476 : un empereur. Le roi des Francs, fils d’un maire du palais devenu roi, petit-fils d’un vainqueur des Arabes, vient de recueillir l’héritage de Rome — et l’Europe, pour mille ans, s’en souviendra.

L’héritier de deux victoires

Il naît le 2 avril 742 ou 747 — les érudits en débattent encore —, fils aîné de Pépin le Bref et de Bertrade de Laon. Sa maison est jeune sur le trône : c’est son père qui, en 751, a déposé le dernier Mérovingien pour ceindre lui-même la couronne, et c’est son grand-père Charles Martel qui avait arrêté les cavaliers d’Al-Andalus entre Tours et Poitiers. La légitimité de ces nouveaux rois est toute neuve : elle repose sur l’onction sacrée et sur l’alliance avec le siège de Rome. Charlemagne ne cessera de les faire fructifier l’une et l’autre.

À la mort de Pépin, en 768, le royaume est partagé entre Charles et son frère Carloman. La mésentente est immédiate, la guerre civile menace ; la mort subite de Carloman, en décembre 771, laisse Charles seul roi des Francs. Il a moins de trente ans, et devant lui quarante-trois années de règne.

Quarante ans d’ost

Presque chaque printemps voit l’ost se rassembler. En 773, appelé par le pape contre les Lombards, Charles franchit les Alpes, assiège Pavie tout un hiver et coiffe en juin 774 la couronne de fer : il est désormais roi des Francs et des Lombards. En 788, il dépose le duc Tassilon III et annexe la Bavière. De 791 à 796, ses armées brisent les Avars de Pannonie et rapportent à Aix un butin fabuleux, accumulé depuis deux siècles.

Le plus long et le plus dur fut la Saxe : trente-deux années de campagnes, de 772 à 804, contre un peuple païen qui se soumettait l’automne et se soulevait au printemps. La conquête s’y confond avec la conversion forcée, et la répression atteint des extrémités que les annales royales elles-mêmes consignent : à Verden, en 782, environ quatre mille cinq cents Saxons sont exécutés en un jour — chiffre que plusieurs historiens tiennent pour suspect, mais dont l’inscription même dans les annales dit la dureté de cette guerre. Le baptême du chef Widukind, en 785, en marque le tournant.

L’Espagne, elle, se refusa. En 778, l’expédition contre Saragosse échoue, et l’arrière-garde franque est massacrée par les montagnards basques au passage des Pyrénées, le 15 août. Éginhard nomme trois des morts, dont « Hruodland, préfet de la marche de Bretagne ». Trois siècles plus tard, cette escarmouche sera devenue, sous la plume d’un trouvère, la plus grande épopée de notre langue : La Chanson de Roland. La marche d’Espagne, patiemment reprise, atteindra Barcelone en 801.

Aix-la-Chapelle, cœur d’un monde

À partir des années 790, le roi errant se fixe. Aix devient palais, capitale, école et sanctuaire. Sa chapelle palatine, octogone de marbres et de mosaïques inspiré de Saint-Vital de Ravenne, se dresse encore aujourd’hui au cœur de la cathédrale d’Aix : le plus ancien monument conservé de cette Europe-là.

Gouverner un espace qui va de l’Èbre à l’Elbe et de la mer du Nord à Bénévent — près d’un million de kilomètres carrés selon les estimations — exige des instruments neufs. Charlemagne légifère par capitulaires, ordonnances divisées en chapitres, dont l’Admonitio generalis de 789 est le monument : elle règle la discipline du clergé, la correction des livres saints, la justice — et prescrit que des écoles soient ouvertes pour les enfants qui apprennent à lire. Pour faire appliquer ces textes, il envoie par deux, un évêque et un comte, ses missi dominici, inspecteurs itinérants qui contrôlent les comtes en son nom. Il unifie enfin la monnaie sur l’argent : la livre se divise en vingt sous, le sou en douze deniers — un système qui régira les comptes de la France jusqu’à la Révolution, et l’Angleterre jusqu’en 1971.

Le prince des écoles

Le plus durable de son œuvre ne fut pourtant ni la conquête ni l’impôt. Voyant que les prêtres écrivaient un latin corrompu et copiaient des Écritures fautives, Charlemagne appela auprès de lui les meilleurs esprits de la chrétienté : l’Anglo-Saxon Alcuin d’York, le Lombard Paul Diacre, le Wisigoth Théodulf, le Franc Éginhard. L’école du palais forma les fils de l’aristocratie ; l’ordre fut donné aux évêchés et aux monastères d’ouvrir les leurs. Dans les scriptoria, les copistes adoptèrent une écriture claire, ronde, ponctuée, séparant les mots : la minuscule caroline. Les humanistes de la Renaissance la prirent pour l’écriture des Anciens et la copièrent ; nos caractères d’imprimerie en descendent en droite ligne. Une part immense de la littérature latine ne nous est parvenue que par ces manuscrits-là.

L’empereur y mit du sien. Éginhard, qui l’a servi et connu, rapporte :

Il essayait aussi d’écrire, et il avait coutume de placer sous les coussins de son lit des tablettes et des feuillets, afin d’accoutumer sa main, à ses heures perdues, à tracer des lettres ; mais ce travail, entrepris trop tard, eut peu de succès.

— Éginhard, Vita Karoli Magni, ch. 25 (vers 830)

L’homme et la légende

C’est encore à Éginhard qu’on doit son portrait : très grand — la mesure de son squelette donne environ un mètre quatre-vingt-quatre —, le cou épais, l’œil vif, la voix étonnamment claire pour un tel corps. Il aimait la chasse, la nage aux sources chaudes d’Aix, la lecture à haute voix de saint Augustin pendant ses repas, et détestait l’ivrognerie. Il s’habillait à la franque, chemise et braies de lin, et ne revêtit qu’à contrecœur, deux fois dans sa vie, la longue tunique romaine.

La légende, elle, l’a paré d’une barbe blanche fleurie que le témoin oculaire ne lui connaissait pas : Éginhard ne lui donne qu’une moustache. Cette image vient des chansons de geste, où l’empereur a deux cents ans et parle à Dieu. En 1165, à la demande de Frédéric Barberousse, un antipape le canonise ; Rome ne ratifiera jamais formellement ce culte, toléré à Aix. Il mourut d’une pleurésie le 28 janvier 814, ayant lui-même, l’année précédente, couronné son fils Louis de sa propre main, sans le secours d’aucun pape.

Ce qu’il reste

L’empire ne lui survécut pas trente ans : le partage de Verdun, en 843, en tira la France, l’Allemagne et cette Lotharingie disputée pendant onze siècles. Mais l’idée demeura, et avec elle le sacre, l’alliance du trône et de l’autel, l’écriture, les écoles, la monnaie — tout ce qui fait qu’après lui l’Occident n’est plus une ruine mais un chantier. Les rois de France s’en réclamèrent comme d’un ancêtre, et les Carolingiens laissèrent en 987 un trône que les Capétiens sauraient tenir.

La France l’a gardé pour sien, l’Allemagne aussi, et c’est bien là son dernier titre : à Aix, où il repose, se remet chaque année depuis 1950 un prix Charlemagne à ceux qui servent l’unité européenne. Les écoliers, eux, lui doivent le 28 janvier leur Saint-Charlemagne — patronage plaisant, et pas tout à fait usurpé : il n’a pas inventé l’école, mais il l’a commandée par écrit, et l’on n’a plus jamais cessé d’obéir.