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Histoire de France
Charles Martel, verrière de la cathédrale de Strasbourg, par Morio60

Grand personnage

Charles Martel

Le marteau des Francs

Charles Martel, verrière de la cathédrale de StrasbourgMorio60, 2019 — CC BY-SA 2.0

Fils bâtard écarté de l'héritage, prisonnier évadé devenu maître du royaume franc sans jamais ceindre la couronne. À Poitiers, le 25 octobre 732, son mur de fantassins brise l'expédition d'Abd al-Rahman — et son sang donnera Charlemagne.

Cologne, au début de l’année 715. Dans la ville où Plectrude, veuve de Pépin de Herstal, garde le trésor de la famille et le pouvoir qu’elle destine à ses petits-fils, un prisonnier trompe ses gardiens et s’évade. Il n’a ni titre, ni terre, ni armée : il est le fils d’une union tenue pour illégitime, un bâtard enfermé pour qu’il ne réclame rien. Il s’appelle Charles. En cinq ans, ce fugitif sera le maître du royaume franc ; en vingt ans, le bouclier de la chrétienté ; et de son sang naîtra le plus grand empereur de l’Occident.

Le bâtard de Herstal

Son père, Pépin de Herstal, maire du palais d’Austrasie, gouvernait depuis près de trente ans le royaume franc à la place des rois. La vieille lignée issue de Clovis régnait toujours mais ne gouvernait plus : la postérité appellera « rois fainéants » ces derniers Mérovingiens. La réalité du pouvoir appartenait au maire du palais, premier des grands et chef des armées. Quand Pépin meurt en décembre 714, Plectrude veut garder la charge pour ses petits-fils, qui sont des enfants, et fait emprisonner Charles, né vers 688 d’Alpaïde, la seconde compagne de son mari.

Tout s’écroule aussitôt. La Neustrie se soulève, se donne un maire du palais, s’allie au duc païen des Frisons ; l’Austrasie est envahie. C’est l’heure de Charles. Évadé, il rallie les guerriers austrasiens, qui ne veulent ni d’une régente ni des Neustriens. D’abord malmené sous les murs de Cologne, il surprend à Amblève, dans l’Ardenne, l’armée neustrienne qui s’en retournait chargée d’or (716), puis l’écrase à Vincy, près de Cambrai, le 21 mars 717. Plectrude livre Cologne et le trésor paternel ; une dernière victoire, près de Soissons (719), achève l’ouvrage. Vers 720, le fils écarté est le maître unique du royaume. Il installe des rois mérovingiens, gouverne en leur nom — et garde tout.

Le mur de Poitiers

Au sud, cependant, un monde nouveau frappe aux portes. En 711, les armées arabo-berbères ont conquis l’Espagne wisigothique ; vers 719, elles ont pris Narbonne ; en 721, le duc Eudes d’Aquitaine les a repoussées devant Toulouse. En 732, l’émir de Cordoue Abd al-Rahman franchit les Pyrénées avec une puissante expédition, écrase Eudes sur la Garonne, livre Bordeaux au pillage et brûle les églises sur sa route, jusqu’à Saint-Hilaire de Poitiers. Il monte vers Tours, dont le sanctuaire de saint Martin, le plus vénéré de la Gaule, promet le plus riche des butins. Le duc vaincu accourt implorer son rival franc.

Charles vient barrer la route en un lieu qu’on ne sait plus situer exactement, entre Tours et Poitiers. Sept jours durant, rapporte la chronique, les deux armées s’observent et s’éprouvent en escarmouches. Puis, un samedi d’octobre — le 25, selon la tradition —, les cavaliers d’Abd al-Rahman chargent. Les Francs, à pied pour la plupart, se sont massés épaule contre épaule derrière la haie des boucliers. Un chroniqueur chrétien d’Espagne a fixé la scène en une image que treize siècles n’ont pas usée : les hommes du Nord, écrit-il, « se tinrent immobiles comme un mur ; pareils à un bloc de glace, ils restèrent soudés les uns aux autres » et passèrent les assaillants au fil de l’épée. Au cœur de la mêlée, l’émir est tué. La nuit sépare les combattants.

Au point du jour, les Européens voient les tentes des Arabes dressées en bon ordre et croient qu’elles abritent des phalanges prêtes au combat. Ils envoient des éclaireurs : tout le camp est vide, les troupes ismaélites se sont enfuies dans la nuit. Et les Européens, renonçant à les poursuivre, regagnent joyeusement leurs patries.

— Chronique mozarabe de 754

« Les Européens »

Ce mot du chroniqueur mérite qu’on s’y arrête : Europenses, « les Européens ». C’est l’une des toutes premières fois qu’un texte donne ce nom à des hommes en armes — comme si, face à l’assaillant, les peuples chrétiens d’Occident formaient déjà un seul corps. Le retentissement est immense dans toute la chrétienté ; le vainqueur y gagnera, dans les récits du siècle suivant, le surnom qui a remplacé son nom : Martel, le Marteau.

La portée militaire de la journée est, depuis, discutée par les historiens. Beaucoup voient dans l’expédition de 732 moins une conquête qu’une razzia de grand style visant le trésor de Saint-Martin, et rappellent que l’élan omeyyade s’épuisait de lui-même, miné par les révoltes berbères ; Narbonne, du reste, ne sera reprise qu’en 759. D’autres soulignent que plus jamais une grande armée venue d’Espagne ne s’avancera si loin vers le nord. Le débat est légitime ; la mémoire, elle, a tranché : pour les contemporains comme pour la postérité, Poitiers demeure la journée où la vague qui submergeait tout depuis un siècle s’est brisée sur un mur de fantassins francs.

Le prix des victoires

La suite de sa vie n’est qu’une longue campagne. Charles soumet les Frisons et détruit leurs sanctuaires païens (734), châtie les Saxons, reprend en main la Bourgogne. En 737, quand les armées d’Espagne reparaissent en Septimanie, il descend le Rhône, enlève Avignon d’assaut, met le siège devant Narbonne et taille en pièces, près de l’étang de la Berre, l’armée venue la secourir ; au retour, il démantèle les défenses d’Agde, de Béziers et de Nîmes. En Provence enfin, appuyé par son allié lombard Liutprand, il abat le patrice Mauronte, qui avait ouvert ses places aux Sarrasins, et rend Marseille au royaume.

Ces guerres exigent des cavaliers lourdement équipés, entretenus à l’année — le cheval de bataille, la broigne et l’épée coûtent une fortune. Charles les paie avec ce qu’il a sous la main : les terres de l’Église, distribuées à ses fidèles en « précaires », concessions qui obligent au service armé. L’Église lui en gardera longtemps rancune : au IXᵉ siècle, on racontera que saint Eucher, évêque d’Orléans, avait vu en vision Charles damné pour avoir dépouillé les églises, et qu’en ouvrant son tombeau de Saint-Denis on n’y trouva qu’un dragon et des parois noircies comme par le feu. La légende dit la colère des clercs ; elle dit aussi, à sa manière, la poigne du prince. Le même homme fut pourtant le protecteur des missionnaires : saint Boniface, apôtre de la Germanie, pris sous sa sauvegarde dès 723, écrira que sans le patronage du prince des Francs il ne pourrait « ni gouverner les fidèles de l’Église, ni défendre les prêtres et les clercs, ni interdire les rites des païens ».

Un roi sans le nom

En 737, le roi mérovingien Thierry IV meurt. Charles ne lui donne pas de successeur : quatre années durant, le royaume franc n’a plus de roi du tout, et nul ne s’en émeut. Le maire du palais convoque les grands, dispose des duchés et des évêchés, gouverne seul. En 739, honneur inouï, le pape Grégoire III, menacé par les Lombards, lui envoie les clefs du tombeau de saint Pierre et implore sa protection : c’est au prince des Francs, non plus à l’empereur de Constantinople, que Rome demande secours. Allié de Liutprand, Charles se dérobe avec courtoisie ; mais le geste annonce l’alliance qui, sous son fils et son petit-fils, refera un empire en Occident.

Jamais pourtant il ne ceint la couronne : ce dernier pas, il le laisse aux siens. En 741, sentant venir la fin, il partage le royaume entre ses fils comme un roi partage son héritage — l’Austrasie à Carloman ; la Neustrie, la Bourgogne et la Provence à Pépin, dit le Bref. Il meurt à Quierzy, sur l’Oise, le 22 octobre 741, et est enseveli à Saint-Denis, dans la basilique des rois : royal jusque dans la tombe. Dix ans plus tard, Pépin dépose le dernier mérovingien et reçoit l’onction du sacre ; le petit-fils s’appellera Charlemagne.

Ce qu’il reste

De Charles Martel, la France garde d’abord une lignée : la dynastie des Carolingiens, qui porte son prénom avant de porter celui de son petit-fils, est son œuvre autant que celle de Pépin. Elle garde aussi un tombeau : à Saint-Denis, au XIIIᵉ siècle, Saint Louis fit sculpter son gisant et le rangea parmi les rois de France — l’hommage tardif de la monarchie à celui qui avait sauvé le trône sans jamais s’y asseoir.

Elle garde enfin une date, apprise par des générations d’écoliers : 732, Poitiers, le mur qui tient. Quoi qu’en disent les balances de l’érudition, la figure demeure — celle d’un fils écarté de tout qui refit l’unité d’un royaume défait, arrêta l’invincible, et prépara sans le savoir le trône de Charlemagne.