
Chef-d’œuvre · Littérature
La Chanson de Roland
La bataille de RoncevauxWolfgang von Bibra, 2011 — CC BY-SA 4.0
Le plus ancien chef-d'œuvre de la littérature française naît d'un désastre oublié : une arrière-garde massacrée dans les Pyrénées en 778. Trois siècles plus tard, quatre mille décasyllabes en font l'épopée de la chrétienté — et le premier chant de la douce France.
Le cor sonne trois fois dans la montagne, et c’est déjà trop tard. Roland, le neveu de l’empereur, a refusé pendant tout le jour de porter l’olifant à sa bouche : appeler du secours eût été s’avouer vaincu, et un baron ne s’avoue pas vaincu. Maintenant que l’arrière-garde est morte autour de lui, que le sage Olivier gît aveuglé de sang, que l’archevêque Turpin bénit les cadavres avant de tomber à son tour, il souffle enfin — si fort, dit le poème, que ses tempes éclatent. Trente lieues plus loin, Charlemagne entend. Il fait tourner bride à l’ost tout entier. Mais dans le défilé de Roncevaux, il ne trouvera que des morts.
Quinze août 778 : le fait
Sous l’épopée, il y a un fait, et un fait piteux. Au printemps de 778, Charlemagne est descendu en Espagne, appelé par des chefs musulmans révoltés contre l’émir de Cordoue. La campagne tourne court : Saragosse lui ferme ses portes, il repasse les Pyrénées sans gloire, et fait au passage abattre les murailles de Pampelune. Les montagnards basques — les Vascons — n’oublient pas l’affront. Le 15 août, dans un défilé encombré du convoi et des bagages, ils fondent sur l’arrière-garde, la massacrent jusqu’au dernier homme, pillent et se dispersent à la faveur de la nuit. Le seul récit contemporain digne de foi, la Vie de Charlemagne d’Éginhard, écrite un demi-siècle plus tard, nomme trois des tués : Eggihard, chef de la table royale, Anselme, comte du palais, et un certain Hruodlandus, préfet de la marche de Bretagne.
Trois lignes, un nom, rien de plus. De ce nom sortira, trois siècles après, tout un monde.
Le manuscrit d’Oxford
Le texte que nous lisons tient dans un petit volume sans luxe conservé à la bibliothèque Bodléienne d’Oxford sous la cote Digby 23 : soixante-douze feuillets, une écriture anglo-normande de la première moitié du XIIᵉ siècle, aucune enluminure. Le poème lui-même est généralement daté des toutes dernières années du XIᵉ siècle — autour de 1100, à l’heure où l’Occident part pour la première croisade. Il compte environ quatre mille décasyllabes, répartis en deux cent quatre-vingt-onze laisses, strophes inégales que soude non la rime mais l’assonance : une même voyelle tonique revient à la fin de chaque vers, comme une note tenue sous la mélodie. Car ces vers étaient chantés, ou psalmodiés, par des jongleurs, sur les places et les chemins de pèlerinage.
Le dernier vers du manuscrit est le plus discuté de la littérature française : Ci falt la geste que Turoldus declinet — « Ici s’achève la geste que Turold décline ». Décline : compose ? récite ? copie ? achève ? Nul ne sait, et l’on ignore tout de ce Turold, sinon qu’il a peut-être donné à la France son premier grand poème et qu’il s’efface aussitôt. Que la légende ait circulé bien avant lui, on en a la preuve : une brève note latine copiée en Espagne vers 1065-1075, la Nota Emilianense, énumère déjà les paladins de Charlemagne et cite Roland parmi eux.
Ganelon, l’olifant et Durendal
Le poème refait l’histoire, et il la refait grand. Les Basques chrétiens deviennent les Sarrasins du roi Marsile ; l’escarmouche devient la guerre sainte ; Charlemagne, qui n’avait guère plus de trente ans à Roncevaux, en a deux cents dans le poème, la barbe blanche étalée sur la poitrine. Surtout, le désastre reçoit une cause à la mesure du deuil : la trahison. Le beau-père de Roland, Ganelon, envoyé en ambassade chez Marsile, y vend l’arrière-garde par haine de son beau-fils.
Alors se déroule le drame le plus pur de notre littérature. Trois fois Olivier supplie Roland de sonner du cor ; trois fois Roland refuse, par ce point d’honneur démesuré que les médiévistes nomment sa démesure :
Rollant est proz e Oliver est sage ; Ambedui unt merveillus vasselage.
— La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford (« Roland est preux et Olivier est sage ; tous deux sont d’une prouesse merveilleuse »)
Vient la mort du héros, la plus belle scène du poème. Roland tente de briser Durendal — Durandal, dans la langue moderne — contre le rocher pour qu’elle ne tombe pas aux mains des païens ; l’épée fait jaillir des étincelles et ne s’ébrèche pas, car son pommeau d’or enferme des reliques : une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de saint Denis. Alors il se couche sous un pin, la tête tournée vers l’Espagne, pour que l’empereur voie qu’il est mort en conquérant, et tend vers le ciel son gant droit — le geste du vassal qui remet son fief à son seigneur. Saint Gabriel descend le prendre de sa main. Charlemagne revient, pleure, et obtient de Dieu, comme Josué, que le soleil s’arrête pour lui laisser le temps de la vengeance. À Aix, Ganelon est jugé puis écartelé, et la belle Aude, sœur d’Olivier et fiancée de Roland, tombe morte à la nouvelle.
« Douce France »
Ce qui frappe le lecteur français, dans ce poème de foi et de sang, c’est un mot qui revient d’un bout à l’autre comme un refrain de cloche : dulce France. La douce France. Les mourants la nomment, les guerriers la regrettent, l’empereur la protège ; elle est moins un territoire qu’un objet d’amour, et Roland, en expirant, se souvient d’elle autant que de Dieu :
Tere de France, mult estes dulz païs.
— La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford (« Terre de France, vous êtes un bien doux pays »)
Il faut mesurer la nouveauté. Vers 1100, la France est une mosaïque de principautés que le roi capétien tient à peine ; nul ne saurait dire où elle commence ni où elle finit. Et voici qu’un jongleur, en une langue toute neuve — cette langue d’oïl qui vient à peine de se détacher du latin et que raconte la langue française — donne à ce pays incertain un nom tendre et un chant. L’acte de naissance littéraire du sentiment national date de là, deux générations avant que Bouvines ne lui donne son acte de naissance politique.
De Hastings aux écoliers de la République
La tradition veut que Roland ait été chanté au matin de Hastings, en 1066, devant l’armée de Guillaume le Conquérant : Guillaume de Malmesbury, écrivant vers 1125, rapporte qu’on entonna la cantilena Rollandi pour échauffer les combattants, et le chroniqueur Wace, un siècle plus tard, donne au chanteur un nom, le jongleur Taillefer. L’anecdote est trop belle pour être tenue pour certaine — elle est postérieure aux faits, et le poème d’Oxford est sans doute plus jeune que la bataille. Mais elle dit une vérité : Roland était partout. On chante sa geste de la Sicile à l’Islande, on montre son olifant à Bordeaux, sa brèche dans les Pyrénées, son épée fichée dans la falaise de Rocamadour.
Puis, quatre siècles durant, on l’oublie. Il faut attendre 1837 pour que Francisque Michel, venu copier le manuscrit à Oxford, en donne la première édition moderne. La gloire suit vite : le 8 décembre 1870, dans Paris assiégé par les Prussiens, le philologue Gaston Paris fait au Collège de France une leçon retentissante sur La Chanson de Roland et la nationalité française. La IIIᵉ République y trouve ce qu’elle cherchait — un Homère français, un héros qui meurt pour son roi et pour son pays. Des générations d’écoliers apprendront par cœur la mort de Roland.
Ce qu’il reste
Il reste un mot. Neuf siècles après Turold, « douce France » demeure l’expression la plus juste et la moins usée que le français ait trouvée pour se nommer lui-même ; Charles Trenet en a fait une chanson que le pays chantait encore sous l’Occupation, sans savoir qu’il citait un jongleur du temps des premiers Capétiens.
Il reste aussi une leçon d’honneur difficile, et volontairement ambiguë. Roland a tort de ne pas sonner du cor : son orgueil tue vingt mille hommes et Olivier le lui reproche en face. Il a raison malgré tout, puisque de sa mort inutile sort une gloire dont la France vit encore. Le poème ne tranche pas — c’est en quoi il est grand. Et le pèlerin qui monte aujourd’hui au col de Roncevaux, entre les hêtres et la brume, y trouve une chapelle, un monument, et le silence exact où la littérature française a commencé.