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Histoire de France
Couronnement de Charlemagne à Rome en l’an 800 par le pape Léon III, par François Chauveau

Époque · 751 – 987

Les Carolingiens

De l'onction de Pépin au sacre de l'an 800 : l'empire refondé en Occident, et la France en germe

Couronnement de Charlemagne à Rome en l’an 800 par le pape Léon IIIFrançois Chauveau, 1674 — Domaine public — Gallica / BnF

Un maire du palais oint roi à Soissons, un empereur couronné à Rome la nuit de Noël 800, un empire partagé à Verdun : en deux siècles, les Carolingiens refondent l'Occident — et de la Francie occidentale, leur héritage, naîtra la France.

Rome, le 25 décembre de l’an 800. Dans la basilique Saint-Pierre illuminée de cierges, le roi des Francs prie, agenouillé devant la tombe de l’apôtre. Comme il se relève, le pape Léon III pose sur sa tête une couronne d’or, et le peuple romain l’acclame par trois fois : « À Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire ! » L’Occident n’avait plus d’empereur depuis plus de trois siècles. Éginhard, son biographe, assure que Charlemagne ne serait pas entré ce jour-là s’il avait connu le dessein du pape ; mais le geste est accompli : l’empire est refondé en Occident, et c’est un Franc qui le porte.

L’huile sainte de Soissons

Un demi-siècle plus tôt, rien ne promettait pareille grandeur à cette famille de maires du palais qui gouvernait à la place des derniers Mérovingiens. Pépin le Bref, fils de Charles Martel, le vainqueur de Poitiers, détient toute la réalité du pouvoir ; il lui manque le nom. Vers 750, il fait demander au pape Zacharie qui doit être roi : celui qui en porte le titre, ou celui qui en exerce la charge ? Le pape répond, rapportent les Annales royales, « qu’il vaut mieux appeler roi celui qui détient le pouvoir ». En 751, à Soissons, l’assemblée des Francs élit donc Pépin ; le dernier Mérovingien, Childéric III, est tondu et enfermé dans un monastère. Et voici le geste inouï : comme les rois d’Israël, Pépin reçoit des évêques l’onction d’huile sainte. Le trône et l’autel viennent de sceller leur alliance. En 754, le pape Étienne II vient la renouveler à Saint-Denis sur le roi et ses deux fils ; en retour, Pépin descend deux fois en Italie, défait les Lombards et remet à saint Pierre l’exarchat de Ravenne : de cette donation naissent les États pontificaux.

L’échange est immense, et Jacques Bainville en a mesuré la portée : « Au dehors, la France devenait la première des puissances catholiques, la “fille aînée de l’Église”, et c’était une promesse d’influence et d’expansion. » Le titre, en effet, ne quittera plus le royaume — et il commande une bonne part de son histoire, comme le raconte le dossier consacré à la France, fille aînée de l’Église.

Charlemagne, l’empire à cheval

Roi en 768, seul maître à la mort de son frère Carloman en 771, Charles mène en quarante-six ans de règne une cinquantaine d’expéditions. En 774, il franchit les Alpes, prend Pavie et se fait roi des Lombards. En Saxe, il livre trente ans la plus dure de ses guerres, faite de révoltes, de baptêmes imposés et de rigueurs terribles — les annales royales rapportent qu’à Verden, en 782, quatre mille cinq cents captifs saxons furent mis à mort en un jour — avant que le chef saxon Widukind ne reçoive le baptême, en 785. Au sud, l’expédition d’Espagne de 778 s’achève en revers : le 15 août, au passage des Pyrénées, l’arrière-garde franque est massacrée par les montagnards vascons à Roncevaux. Éginhard nomme parmi les morts « Roland, préfet de la marche de Bretagne » ; trois siècles plus tard, la Chanson de Roland fera de cette embuscade la plus haute légende de la chevalerie, où les Vascons deviennent des Sarrasins ; la frontière sera tenue plus tard par la marche d’Espagne. De l’Elbe à l’Èbre et de la mer du Nord à Rome, l’Occident chrétien n’a plus qu’un maître.

Aix-la-Chapelle, capitale de l’esprit

Le roi voyageur finit par se fixer. À Aix-la-Chapelle, près des sources chaudes, il bâtit un palais et une chapelle octogonale de marbre et de bronze, où il sera enseveli. De là, il gouverne : les comtes tiennent les comtés, les missi dominici — un comte et un évêque voyageant de pair — inspectent en son nom, et les capitulaires, ces lois divisées en chapitres, portent partout sa volonté. Le plus célèbre, l’Admonitio generalis de 789, ordonne d’ouvrir des écoles où les enfants apprennent à lire. Autour d’Alcuin d’York, l’école du palais rassemble les meilleurs esprits d’Europe ; dans les scriptoria des monastères, les moines copient les auteurs antiques d’une écriture neuve, claire et ronde, la minuscule caroline — celle dont nos lettres minuscules sont issues. On a nommé ce réveil la renaissance carolingienne ; la mémoire populaire en fera la légende d’un empereur qui aurait « inventé l’école ». Le 28 janvier 814, Charlemagne meurt à Aix et repose dans sa chapelle.

De Strasbourg à Verdun : la naissance d’une carte

Son fils unique survivant, Louis le Pieux, hérite d’un empire que sa piété ne suffit pas à tenir ; ses fils mêmes se soulèvent. À sa mort, en 840, l’aîné, Lothaire, prétend à tout l’héritage ; les deux cadets, Charles le Chauve et Louis le Germanique, s’unissent et le battent en juin 841 à Fontenoy-en-Puisaye, carnage fratricide que pleurèrent les contemporains. Le 14 février 842, à Strasbourg, les deux alliés jurent devant leurs armées ; pour être compris des soldats de l’autre, chacun jure dans la langue de l’autre : Louis en roman, Charles en tudesque.

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo… — « Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles que voici… »

— Serments de Strasbourg, 842, rapportés par Nithard, Histoire des fils de Louis le Pieux

Ces quelques lignes sont le plus ancien texte conservé en langue romane : l’acte de naissance écrit de ce qui deviendra la langue française. L’année suivante, en août 843, le traité de Verdun partage l’empire en trois : à Lothaire, la bande médiane avec Aix et l’Italie, et le titre impérial ; à Louis, les terres au-delà du Rhin ; à Charles le Chauve, les terres à l’ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône — cette Francie occidentale qui est la matrice de la France.

Les drakkars sur la Seine

À peine partagé, l’empire est assailli. Dès les dernières années de Charlemagne, des barques effilées remontent les fleuves : les Normands, les « hommes du Nord ». En 845, leur flotte pille Paris, et Charles le Chauve achète leur départ sept mille livres d’argent — premier d’une longue série de tributs. En novembre 885, une armée immense — sept cents bateaux, selon le moine Abbon, chiffre sans doute grossi par l’effroi — paraît devant Paris. Sur l’île de la Cité, le comte Eudes et l’évêque Gozlin tiennent près d’un an ; l’empereur Charles le Gros, accouru enfin, préfère payer que combattre. Il est déposé dès 887, et en 888 les grands de Francie occidentale élisent roi Eudes, le défenseur de Paris : pour la première fois, la couronne échappe au sang carolingien. En 911, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, le roi Charles le Simple concède au chef normand Rollon les terres de la basse Seine, autour de Rouen. Rollon reçoit le baptême et défendra désormais le fleuve qu’il pillait : de ces pirates fixés au sol naîtra la Normandie.

La couronne change de race

Le dernier siècle carolingien est un long crépuscule. Réduits à Laon, les derniers descendants de Charlemagne règnent sur un royaume dont les grands — Flandre, Aquitaine, Bourgogne, Normandie — sont devenus les vrais maîtres, tandis que la couronne alterne entre leur lignée et celle d’Eudes, les Robertiens. Quand le jeune roi Louis V meurt sans fils, en 987, l’archevêque Adalbéron de Reims plaide devant les grands assemblés à Senlis : le trône, rapporte le chroniqueur Richer, ne s’acquiert pas par droit héréditaire, et l’on ne doit y élever que le plus digne. Écartant Charles de Lorraine, oncle du défunt, les grands élisent Hugues Capet, duc des Francs, petit-neveu du défenseur de Paris, qui est aussitôt sacré. La deuxième race s’efface sans bruit ; la troisième commence, qui régnera huit siècles.

Ce qu’il reste

De l’œuvre carolingienne, la France garde plus qu’elle ne croit. Chaque page imprimée en lettres minuscules descend de la caroline des scriptoria ; l’école demeure attachée au nom de Charlemagne, légende et dette véritable mêlées ; la chapelle d’Aix se dresse toujours, au cœur de la cathédrale où furent couronnés, six siècles durant, les rois de Germanie.

Surtout, deux actes ont dessiné notre pays : les serments de Strasbourg, premier vagissement écrit de notre langue, et le partage de Verdun, qui traça le royaume d’où la France est née. Un poète de son temps avait salué Charlemagne du nom de « père de l’Europe » : onze siècles plus tard, le mot n’a pas vieilli.