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Histoire de France
Louis XIV en costume de sacre, par Hyacinthe Rigaud

Grand personnage

Louis XIV

Le Roi-Soleil

Louis XIV en costume de sacreHyacinthe Rigaud, 1701 — Domaine public

Soixante-douze ans de règne, le plus long de l'histoire de France. Enfant chassé de Paris par la Fronde, Louis XIV fit de Versailles le centre de l'Europe, agrandit le royaume et lui donna sa langue, sa gloire — et ses plaies.

Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, on réveille un enfant de dix ans au Palais-Royal. Sa mère, la reine Anne d’Autriche, et le cardinal Mazarin ont décidé la fuite : Paris s’est soulevé, le Parlement tient la ville, il faut quitter la capitale avant l’aube. La cour arrive à Saint-Germain-en-Laye dans un château vide de meubles, où le roi de France dort sur la paille. Il ne l’oubliera jamais. De cette humiliation d’enfance naîtra la conviction qui gouvernera soixante-douze ans de règne : l’autorité royale ne se partage pas, et le roi ne dépendra plus jamais de Paris.

L’enfant Dieudonné et la Fronde

Il naît le 5 septembre 1638 à Saint-Germain-en-Laye, après vingt-trois ans d’un mariage resté stérile : le royaume, qui n’espérait plus d’héritier, le surnomme Dieudonné. Il a quatre ans et huit mois lorsque meurt Louis XIII, le 14 mai 1643 ; cinq jours plus tard, à Rocroi, le jeune duc d’Enghien écrase les tercios espagnols, comme si le nouveau règne s’ouvrait par un présage. La régence d’Anne d’Autriche et le ministère de Mazarin feront le reste : la paix de Westphalie en 1648, celle des Pyrénées en 1659, l’Espagne abaissée, la France arbitre de l’Europe.

Mais entre-temps, la Fronde a déchiré le royaume de 1648 à 1653 — parlementaires d’abord, princes ensuite, Condé passant au service de l’Espagne. Le roi enfant a connu la fuite, les barricades, et cette nuit de février 1651 où des Parisiens défiants entrent dans sa chambre pour vérifier qu’il n’a pas quitté la ville : il feint le sommeil pendant qu’on défile devant son lit. Il est sacré à Reims le 7 juin 1654, au milieu d’un pays qui saigne. Toute sa politique sera une réponse à ces années-là.

« À moi, monsieur le chancelier »

Mazarin meurt le 9 mars 1661. Le lendemain, le roi convoque ses ministres et leur annonce qu’il n’y aura plus de premier ministre : il gouvernera par lui-même. Le chancelier Séguier lui aurait demandé à qui l’on devrait désormais s’adresser, et le roi de répondre : « À moi » — le mot est rapporté par la tradition, non par les registres. En revanche, ce que Louis XIV a réellement écrit, de sa main, pour l’instruction de son fils, ne laisse aucun doute sur ce qu’il pensait de sa charge :

Le métier de roi est grand, noble et délicieux, quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage.

— Louis XIV, Mémoires pour l’instruction du Dauphin

La formule « L’État, c’est moi », qu’on lui prête devant le Parlement, est apocryphe : elle n’apparaît qu’un siècle plus tard. Sa pratique fut plus méthodique que la légende : deux conseils par jour, des dossiers lus, des ministres choisis hors de la haute noblesse et tenus en bride. Dès le 5 septembre 1661, l’arrestation du surintendant Fouquet, à Nantes, avertit le royaume que le temps des grands serviteurs trop puissants est clos.

L’ordre, l’argent, les frontières

L’œuvre de gouvernement est immense. Colbert remet les finances d’aplomb, crée des manufactures royales — les Gobelins, Saint-Gobain, Beauvais —, dote le royaume d’une marine de guerre, fonde les compagnies des Indes, fait creuser le canal du Midi et couvrir la France de routes. Louvois, à la Guerre, transforme une armée de seigneurs en une machine d’État : uniforme, discipline, intendance, effectifs qui approchent les quatre cent mille hommes en temps de guerre, et l’hôtel des Invalides fondé en 1670 pour les soldats brisés. Vauban, enfin, ceinture le royaume de plus de cent places retouchées ou construites, et théorise le pré carré : une frontière continue, double, sans enclave.

Les traités suivent les sièges. Lille est acquise en 1668, la Franche-Comté en 1678 à Nimègue, Strasbourg occupée en septembre 1681 puis reconnue française. Jamais le royaume n’avait pris cette forme compacte que la carte lui garde encore.

Le soleil de Versailles

De la modeste maison de chasse de son père, le roi fait à partir de 1661 le plus grand palais d’Europe. Le Vau puis Hardouin-Mansart bâtissent, Le Brun décore, Le Nôtre trace les jardins, la galerie des Glaces s’achève en 1684. Le 6 mai 1682, la cour et le gouvernement s’installent à Versailles : la noblesse, qui avait fait la Fronde, est désormais captive d’une étiquette où l’honneur se mesure au droit de tendre la chemise du roi.

Autour de lui, une génération sans équivalent. Molière, dont le roi protège le théâtre contre les dévots, meurt en scène en 1673 ; Racine porte la tragédie à sa perfection ; La Fontaine publie ses Fables en 1668 ; Lully invente un art musical français et l’opéra à la française ; Bossuet prêche, Le Brun peint, Perrault écrit ses contes. L’Académie des sciences naît en 1666, l’Observatoire en 1667, l’Académie d’architecture en 1671. Les pensions royales font vivre les savants et les poètes, y compris étrangers. Toutes les cours d’Europe copient Versailles, ses jardins, ses manières — et parlent français. La langue de la France devient celle de la diplomatie et des princes ; elle le restera près de deux siècles.

Les ombres du règne

Le même roi qui protège Molière signe, en octobre 1685, l’édit de Fontainebleau qui révoque l’édit de Nantes accordé par Henri IV. Précédée par les dragonnades, la révocation interdit le culte réformé, ferme les temples, et jette hors du royaume environ deux cent mille huguenots — artisans, marchands, officiers — qui enrichiront la Hollande, la Suisse, l’Angleterre et la Prusse. La France y perd durablement. La même année 1685 est promulgué le Code noir, qui organise juridiquement l’esclavage dans les colonies des Antilles.

Les guerres, ensuite, deviennent trop longues : neuf ans contre la ligue d’Augsbourg (1688-1697), treize ans pour la succession d’Espagne (1701-1714). Le pays paie en impôts et en hommes. L’hiver et la disette de 1693-1694 emportent, selon les estimations, plus d’un million de sujets ; le grand hiver de 1709, où le vin gèle jusque sur la table du roi, plusieurs centaines de milliers d’autres. Vauban lui-même, dans sa Dîme royale de 1707, ose écrire au roi la misère du peuple — et tombe en disgrâce.

Le vieux roi

Les dernières années sont un long deuil. En moins de trois ans, le roi perd son fils le Grand Dauphin (1711), son petit-fils le duc de Bourgogne et sa femme, puis leur aîné (1712) : il ne lui reste qu’un arrière-petit-fils de deux ans. La France, envahie au nord, semble perdue — jusqu’au 24 juillet 1712, où Villars surprend les alliés à Denain et retourne la guerre en une matinée. Les traités d’Utrecht (1713) et de Rastatt (1714) laissent le royaume intact et un Bourbon sur le trône d’Espagne.

Le 1er septembre 1715, la gangrène l’emporte à Versailles, quatre jours avant ses soixante-dix-sept ans. Il meurt en public, sans plainte, réglant son agonie comme une cérémonie. On rapporte qu’il dit à son successeur de cinq ans de ne pas l’imiter dans son goût des bâtiments ni dans celui de la guerre, et à ses courtisans en larmes qu’il s’en allait, mais que l’État demeurerait toujours. Le peuple de Paris, épuisé, insulta son convoi.

Ce qu’il reste

Il laisse une France agrandie et bornée par des frontières qui sont presque les nôtres, un État administratif que la Révolution reprendra sans le défaire, une armée et une marine, un patrimoine sans égal, et l’idée que la France a vocation à donner le ton au monde. Il laisse aussi un royaume exsangue, une dette immense et une blessure religieuse qui ne se refermera qu’en 1787.

De ce règne date une image dont la France ne s’est jamais tout à fait défaite : celle d’un pays où le pouvoir, les arts et le goût se répondent, où la grandeur est une politique. Les souverains de trois siècles ont bâti leurs palais en pensant à Versailles, et l’on dit encore d’un ordre parfait qu’il est réglé « comme à la cour ». Aucun autre roi n’a laissé un siècle qui porte son nom.