
Grande bataille
Denain
Victoire française — la France sauvée
Villars à DenainJean Alaux, 1839 — Domaine public
Le 24 juillet 1712, une armée d'affamés conduite par Villars enlève d'assaut le camp retranché de Denain. En une matinée, le royaume épuisé de Louis XIV échappe à l'invasion et regagne le droit de négocier debout.
Le jour se lève à peine sur les prairies de l’Escaut, ce dimanche 24 juillet 1712, et les colonnes françaises sortent des blés comme d’un piège. Elles ont marché toute la nuit, sans tambour, sans un cri, sans une lueur de mèche ; elles ont franchi la rivière sur des ponts jetés à la hâte. Devant elles, le camp retranché de Denain dort encore derrière ses fossés et ses palissades. Sur son cheval, un maréchal encore boiteux d’une blessure reçue trois ans plus tôt à Malplaquet ordonne qu’on n’amorce pas les fusils : on prendra les retranchements à la seule pointe des baïonnettes. En une matinée, ces hommes mal nourris et mal payés vont décider du sort du royaume.
Le royaume au bord du gouffre
Il faut mesurer l’abîme d’où l’on part. La guerre de Succession d’Espagne dure depuis 1701 et la France y a tout perdu, sauf l’honneur. L’hiver de 1709, le « grand hiver », a gelé les semences, les fleuves et jusqu’au vin dans les caves ; la famine a vidé les campagnes, les caisses sont à sec au point que le roi envoie sa vaisselle d’or à la Monnaie. En septembre de la même année, Malplaquet a été l’une des batailles les plus sanglantes du siècle : Villars, blessé au genou, y a laissé le champ à l’ennemi, mais lui a coûté si cher que la France a pu se dire vaincue sans être détruite.
Aux conférences de La Haye puis de Gertruydenberg, les alliés ont exigé de Louis XIV qu’il chasse lui-même son petit-fils du trône d’Espagne, les armes à la main. Le vieux roi a refusé et s’est adressé à ses peuples par une lettre lue en chaire dans tout le royaume : puisqu’il faut combattre, on combattra. En 1712, l’étau se resserre encore. Le prince Eugène de Savoie a pris Le Quesnoy au début de juillet et met le siège devant Landrecies. Derrière Landrecies, il n’y a plus de places fortes, plus de rivières, plus rien : la route de Paris est ouverte.
L’adieu de Marly
Avant de rejoindre l’armée, Villars est reçu par le roi dans son cabinet de Marly. Voltaire a recueilli plus tard, dans Le Siècle de Louis XIV, les paroles que le souverain aurait prononcées ce jour-là — la scène est célèbre, et la prudence commande de la donner pour ce qu’elle est, un souvenir rapporté :
Si mon armée était battue, j’irais à Péronne ou à Saint-Quentin, j’y rassemblerais tout ce que j’aurais de troupes, je ferais avec vous un dernier effort, et nous péririons ensemble, ou nous sauverions l’État.
— Propos de Louis XIV à Villars, rapportés par Voltaire, Le Siècle de Louis XIV
Le roi a soixante-treize ans. Il a perdu en un an son fils, son petit-fils, sa petite-fille et l’un de ses arrière-petits-fils ; il n’a plus qu’un enfant de deux ans pour héritier et une dernière armée à confier. Villars, lui, est un Gascon superbe, vantard, aimé de ses soldats parce qu’il partage leur pain et se fait tuer devant eux. On lui reproche sa fanfaronnade ; on oublie qu’il n’a jamais perdu de bataille rangée.
La marche de nuit
L’occasion vient d’une faute de l’ennemi. Pour couvrir son siège de Landrecies, le prince Eugène a étiré ses lignes le long de l’Escaut sur près de dix lieues, jusqu’à Denain, où le comte d’Albemarle garde un camp retranché avec, selon les états conservés, dix-sept bataillons hollandais. Cette longue chaîne tient par un fil : la chaussée et les ponts qui longent la rivière.
Villars fait tout pour qu’on le croie décidé à secourir Landrecies. Il pousse des reconnaissances, jette des ponts, masse ses troupes face à l’est : Eugène y croit. Puis, dans la nuit du 23 au 24 juillet, l’armée pivote. Elle marche vers l’ouest, franchit l’Escaut à Neuville, et se retrouve au petit matin devant Denain, à l’autre bout du dispositif adverse. Le maréchal a devant lui deux ou trois heures — le temps qu’il faudra au prince Eugène pour accourir.
L’assaut est frontal et terrible de simplicité. Les colonnes de Montesquiou d’Artagnan montent sur les retranchements sans tirer, sous la mitraille, comblent les fossés, arrachent les palissades. La ligne hollandaise se rompt. Albemarle, submergé, est fait prisonnier avec ses officiers ; ses bataillons sont détruits ou pris presque en entier. Quand Eugène paraît enfin sur l’autre rive avec ses renforts, les ponts de bateaux cèdent sous la cohue : des centaines d’hommes se noient dans l’Escaut sous les yeux de leur général, impuissant. La bataille avait duré une matinée ; elle avait coûté aux Français, selon les estimations, quelques centaines d’hommes.
La cascade des reprises
Une victoire de rencontre n’aurait rien changé. Villars, lui, ne s’arrête plus. Six jours après Denain, il enlève Marchiennes et s’empare des magasins où les coalisés avaient entassé les vivres, la poudre et l’argent de toute la campagne : Eugène, privé de son approvisionnement, doit lever le siège de Landrecies. Puis les places tombent l’une après l’autre au cours de l’été et de l’automne — Douai, Le Quesnoy, Bouchain — et la frontière du Nord, percée depuis des années, se referme.
L’effet politique est immédiat. Les conférences d’Utrecht, où la France s’était présentée en vaincue quémandant grâce, changent de nature du jour au lendemain. Les traités signés en 1713 lui laissent ses frontières à peu près intactes et confirment Philippe V sur le trône d’Espagne, moyennant la renonciation à jamais réunir les deux couronnes. Ce n’est pas un triomphe : c’est une paix honorable, et l’on venait de si loin qu’elle valut un triomphe.
Ce qu’il reste
Denain est la dernière grande victoire du Grand Siècle, et l’une des plus improbables. Soixante-neuf ans après Rocroi, qui avait ouvert le règne par l’éclat d’un prince de vingt et un ans, une armée de va-nu-pieds conduite par un maréchal de cœur referme le cycle en sauvant l’essentiel. Voltaire, qui n’était pas tendre pour les guerres du roi, a tranché d’une formule que la mémoire française a retenue : Denain sauva la France.
Louis XIV mourut trois ans plus tard, ayant vu son royaume rétabli dans ses limites et son petit-fils assis à Madrid. La ville de Denain, devenue au XIXᵉ siècle une capitale du charbon puis de l’acier, a gardé de cette journée une colonne commémorative et le souvenir d’un matin où, sur ses prairies humides, quelques milliers d’hommes affamés arrêtèrent l’Europe coalisée.