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Histoire de France
Le canal du Midi à La Redorte, par Giorgio Galeotti

Chef-d’œuvre · Invention

Le canal du Midi

Le canal du Midi à La RedorteGiorgio Galeotti, 2024 — CC BY-SA 4.0

Depuis François Iᵉʳ on rêvait de joindre l'Atlantique à la Méditerranée : il manquait l'eau. Un fermier des gabelles nommé Riquet la trouva dans la Montagne Noire et creusa deux cent quarante kilomètres — sans voir couler son œuvre.

Sur le seuil de Naurouze, entre Toulouse et Carcassonne, le vent ne s’arrête jamais. C’est là, sur cette croupe pelée où les eaux du Lauragais hésitent entre l’Océan et la mer, qu’une petite troupe de commissaires du roi se tient à l’automne 1665, les yeux fixés sur une rigole encore sèche. Un homme d’une cinquantaine d’années, ni ingénieur ni courtisan, fermier des gabelles de son état, leur a juré qu’il ferait venir jusqu’ici les eaux de la Montagne Noire, à plusieurs lieues de là, par-dessus les vallons et les ravins. Personne n’y croit tout à fait. Puis l’eau paraît, court dans le lit de terre, atteint le point de partage — et se sépare. Un rêve de trois siècles vient de devenir un chantier.

Le rêve des deux mers

Joindre les deux mers : l’idée est vieille comme la géographie de la Gaule. Contourner l’Espagne, échapper au détroit de Gibraltar, aux corsaires barbaresques et aux galions du roi catholique, faire passer par le Languedoc le blé, le vin et les draps qui contournaient l’Ibérie en un mois de mer — on en parle dès l’Antiquité, on en rêve tout haut sous François Iᵉʳ, puis sous Henri IV, que Sully pressait d’y songer, puis sous Richelieu. Chaque fois, les ingénieurs reviennent avec le même verdict.

Car la difficulté n’est pas de creuser. Elle est de remplir. Entre la Garonne et l’Aude s’élève le seuil de Naurouze, à près de cent quatre-vingt-dix mètres au-dessus des deux mers : un canal qui le franchirait aurait, en son point le plus haut, besoin d’une eau qu’aucune rivière n’y apporte. Le pays est sec, les ruisseaux maigres. On peut bien tracer la ligne sur une carte ; on n’a pas de quoi la mouiller. C’est sur cet écueil que le projet s’était brisé pendant cent cinquante ans.

L’homme qui savait où était l’eau

Pierre-Paul Riquet est né à Béziers en 1609. Il a fait fortune dans la ferme des gabelles, cet impôt du sel qu’il lève pour le compte du roi dans tout le Languedoc, et il possède près de Toulouse la terre de Bonrepos. Son métier l’a promené trente ans par les chemins de la province : il en connaît chaque combe, chaque source, chaque pente. Avec Pierre Campmas, le fontainier de Revel, il conçoit ce qu’aucun savant n’avait osé : puisque le seuil n’a pas d’eau, on la lui apportera de loin. On captera les ruisseaux de la Montagne Noire, on les rassemblera dans une rigole de montagne, puis dans une rigole de plaine, et on les conduira, par la seule pente, jusqu’à Naurouze.

Le 15 novembre 1662, de sa maison de Bonrepos, il écrit à un ministre qu’il n’a jamais vu.

Monseigneur, c’est d’un canal qui peut se faire en cette province de Languedoc pour la communication des deux mers que je vous veux parler.

— Pierre-Paul Riquet, lettre à Colbert, 15 novembre 1662

L’homme à qui il s’adresse est Colbert, qui rêve de manufactures, de flottes et de routes, et qui sert un roi avide de grandes choses. La lettre est prise au sérieux. Des commissaires viennent, mesurent, doutent. Riquet, pour les convaincre, fait creuser à ses frais une rigole d’essai jusqu’au seuil : c’est elle que l’eau descend à l’automne 1665, sous les yeux des envoyés du roi. La démonstration emporte tout.

L’édit d’octobre 1666

Par un édit d’octobre 1666, Louis XIV ordonne la construction du canal royal de Languedoc et en confie l’entreprise à Riquet, qui en aura la propriété héréditaire moyennant la charge d’y engloutir sa fortune. Le financement vient du roi, des États de Languedoc et de Riquet lui-même — le dernier tiers, le plus lourd. La même année, sur le rivage désert au pied du mont Saint-Clair, on pose la première pierre du môle d’un port qui n’existe pas encore et qui s’appellera Sète : le canal aura sa porte sur la Méditerranée.

Les travaux commencent en 1667 et dureront quatorze ans. Au plus fort du chantier, on compte environ douze mille ouvriers — et des ouvrières, nombreuses, dont plusieurs ateliers semblent les avoir payées à l’égal des hommes, fait assez rare pour que les historiens du travail s’y arrêtent. Riquet gouverne ce peuple avec des idées qui étonnent son siècle : la paie au mois plutôt qu’à la journée, le salaire maintenu les jours de pluie, de fête et de maladie, l’emploi conservé l’hiver. Il y gagne une main-d’œuvre qui ne le quitte pas — et une réputation de bâtisseur qui traite ses hommes autrement que ne le fait le siècle.

Les ouvrages de l’impossible

Tout, sur ce chantier, se fait pour la première fois. À Saint-Ferréol, près de Revel, on barre la vallée du Laudot par une digue de près de huit cents mètres de long et de plus de trente mètres de haut, retenant un lac artificiel destiné à nourrir le canal pendant les étés secs : rien de comparable, semble-t-il, n’existait alors en Europe. Les écluses, au nombre d’une soixantaine, reçoivent un plan ovale — parois bombées pour résister à la poussée des terres —, invention de Riquet que l’on reconnaît encore aujourd’hui au premier coup d’œil. À Béziers, un escalier de huit écluses accolées, l’échelle de Fonseranes, fait descendre les bateaux de plus de vingt mètres vers l’Orb. Sur le Répudre, on jette le premier pont-canal de France : une rivière passe sous un fleuve artificiel.

Et il y a Malpas. Pour atteindre l’étang de Thau, le tracé bute sur la colline d’Ensérune, dont la roche tendre effraie les experts : elle s’effondrera, disent-ils. La tradition veut que Riquet, sommé d’interrompre les travaux, ait lancé ses meilleurs mineurs pour percer la colline en quelques jours et mettre la cour devant le fait accompli. La galerie fut achevée en 1679 : cent soixante-treize mètres voûtés, le premier tunnel navigable de l’histoire, sous lequel les bateaux glissent encore.

Mourir à quelques mois du but

Le prix de tout cela, Riquet le paie sur son propre corps. Il a engagé ses terres, ses charges, ses revenus, et l’on dit qu’il y passa jusqu’aux dots de ses filles. Il meurt à Toulouse le 1ᵉʳ octobre 1680, ruiné, épuisé, criblé de dettes, alors qu’il ne reste plus à creuser que les derniers milliers de toises. Il est enseveli dans la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse. Ses fils achèvent l’ouvrage, et c’est en mai 1681 que l’eau est lâchée sur tout le parcours et que les premières barques vont de Toulouse à la mer. L’homme qui avait promis l’impossible ne l’aura pas vu.

Vauban, qui inspecte le canal quelques années plus tard, en admire la hardiesse et en corrige les faiblesses : il fait bâtir des aqueducs pour que les rivières cessent d’ensabler le lit, et percer aux Cammazes la voûte qui porte encore son nom. Le canal royal, désormais, ne craint plus les orages de la Montagne Noire.

Ce qu’il reste

Le Languedoc en fut transformé. Les blés, les vins, les draps de Carcassonne descendirent vers Sète et Bordeaux ; le port neuf devint une ville ; des générations de mariniers vécurent du chemin d’eau jusqu’à ce que le chemin de fer, en 1857, leur ôtât leur raison d’être. Le commerce s’y est éteint à la fin du XXᵉ siècle ; la promenade a pris sa place. Depuis 1996, le canal du Midi est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, non pour sa beauté seule, mais comme l’un des grands actes techniques de l’Europe moderne.

Il coule toujours, et il coule sans machine : trois siècles et demi après, ce sont encore les ruisseaux de la Montagne Noire, conduits par les rigoles de Riquet, qui remplissent le bief de partage. Les platanes plantés au XIXᵉ siècle pour ombrager les berges meurent aujourd’hui d’un chancre venu d’Amérique, et l’on replante — le paysage change, l’ouvrage demeure. À l’heure où Versailles élevait la gloire d’un règne, un fermier des gabelles élevait son utilité : les deux visages du même Grand Siècle.