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Histoire de France
La bataille de Rocroi, par Sauveur Lecomte

Grande bataille

Rocroi

Victoire française éclatante

La bataille de RocroiSauveur Lecomte, 1686-1694 — CC BY-SA 4.0

Cinq jours après la mort de Louis XIII, un prince de vingt et un ans range son armée devant Rocroi et brise les tercios espagnols, réputés invincibles depuis un siècle. En une matinée, la première puissance militaire d'Europe change de nom.

La nuit du 18 au 19 mai 1643 s’achève sur un plateau des Ardennes, entre les bois et les étangs qui cernent la petite place de Rocroi. Les deux armées ont dormi en armes, si près l’une de l’autre que les sentinelles s’entendent respirer. Vers quatre heures, dans la première clarté, un jeune homme passe à cheval devant les escadrons rangés : il a vingt et un ans, il commande pour la première fois, et il porte le nom le plus illustre du royaume après celui du roi. Louis de Bourbon, duc d’Enghien, s’apprête à livrer bataille à la meilleure infanterie du monde. En France, on ne le sait pas encore, mais Louis XIII est mort depuis cinq jours.

Un royaume à découvert

L’année 1643 s’ouvre comme une menace. Richelieu est mort le 4 décembre 1642, emportant avec lui la volonté qui tenait le royaume en main ; Louis XIII le suit le 14 mai, laissant un fils de quatre ans, une régente espagnole, Anne d’Autriche, et un ministre italien encore mal assuré, Mazarin. La guerre contre la maison d’Autriche dure depuis huit ans et l’ennemi connaît, mieux que personne, le prix d’une minorité royale.

Don Francisco de Melo, gouverneur des Pays-Bas espagnols, a battu les Français à Honnecourt l’année précédente. Il descend cette fois sur les Ardennes avec l’armée des Flandres et met le siège devant Rocroi, verrou de la frontière : la place tombée, la route de Paris s’ouvre par la trouée de l’Oise. La cour envoie ce qu’elle a — une armée d’environ vingt-trois mille hommes — et, à sa tête, un prince du sang de vingt et un ans, flanqué du maréchal de L’Hôpital, vieux soldat chargé de le modérer. À ses côtés se tient aussi Jean de Gassion, maréchal de camp, cavalier magnifique et impatient, qui pense exactement le contraire.

Le défilé qu’il ne fallait pas franchir

Pour atteindre Rocroi, il faut s’engager dans un défilé étroit entre bois et marécages, où quelques compagnies suffiraient à arrêter une armée. Tous les usages de la guerre l’interdisent : entrer là, c’est se priver de toute retraite. L’Hôpital veut attendre. Gassion veut passer. Enghien tranche pour Gassion et fait franchir le défilé — que Melo, sûr de sa supériorité, a laissé libre, préférant la bataille rangée au siège prolongé. Les deux chefs veulent le combat ; ils l’auront.

La nouvelle qu’un renfort espagnol conduit par le général Beck approche du Luxembourg achève de décider le jeune prince : il faut vaincre avant qu’il arrive. Les troupes passent la nuit couchées en ordre de bataille. La tradition veut qu’Enghien ait dormi d’un sommeil si profond qu’il fallut le réveiller au matin — l’anecdote, reprise de Plutarque et d’Alexandre avant Gaugamèles, sent trop bien son modèle pour qu’on la donne pour certaine ; elle dit du moins ce que ses contemporains ont cru voir en lui.

Une aile perdue, une aile gagnée

L’affaire commence avant cinq heures. À l’aile droite, Enghien et Gassion lancent leur cavalerie : Gassion tourne l’aile gauche espagnole par les bois, Enghien charge de front, et l’escadre ennemie, prise des deux côtés, se disloque en quelques minutes. C’est la seule bonne nouvelle de la matinée.

Car à l’aile gauche, tout va au désastre. Le maréchal de La Ferté-Senneterre s’est porté en avant sans ordre ; la cavalerie wallonne du comte d’Isembourg l’enfonce, le blesse, le fait prisonnier, culbute les escadrons français et s’empare d’une partie de l’artillerie. Le centre français est découvert, la bataille perdue de ce côté-là ; seule la fermeté du baron de Sirot, à la tête de la réserve, empêche la déroute de gagner.

C’est ici que le jeune homme devient un capitaine. Au lieu de courir au secours de sa gauche par le chemin le plus court, Enghien rassemble ses escadrons victorieux et traverse tout l’arrière du dispositif espagnol, passant derrière l’infanterie ennemie qu’il laisse intacte sur sa droite. Il surgit dans le dos d’Isembourg, disperse la cavalerie qui se croyait vainqueur, reprend les canons perdus — et se retrouve, sans l’avoir cherché, maître du champ tout entier, l’infanterie de Melo enfermée au milieu. Ce mouvement d’une audace inouïe, exécuté par un chef de vingt et un ans à sa première bataille, restera la leçon de Rocroi.

Les carrés qui ne pliaient pas

Reste le plus dur. Au centre subsistent les tercios espagnols, ces carrés de vétérans qu’aucune armée d’Europe n’a rompus depuis un siècle : piques hérissées vers l’extérieur, mousquets aux angles, discipline de fer. Autour d’eux, les corps allemands et italiens ont cédé ; eux se referment et attendent.

Trois fois la cavalerie et l’infanterie françaises se jettent contre les carrés ; trois fois elles sont repoussées, les rangs des piques se refermant aussitôt sur les brèches — Bossuet, quarante-quatre ans plus tard, les comparera à des tours capables de réparer leurs murailles. Enghien finit par faire amener les canons à bout portant. Sous la mitraille tirée à quelques toises, les carrés s’ouvrent enfin. Le comte de Fontaines, qui commande cette infanterie, est vieux et perclus de goutte : il a fait la bataille porté dans une chaise, au milieu de ses hommes ; il y meurt. Les derniers tercios demandent à capituler et l’obtiennent ; on rapporte qu’un malentendu — des cavaliers français s’approchant, des mousquets espagnols partant — relança un moment le carnage, et que le vainqueur dut se porter en personne au-devant des vaincus pour arrêter les siens. La tradition veut qu’il ait salué leur courage ; le trait est rapporté par ses panégyristes plus que par les témoins, mais il n’a jamais été démenti.

Vers dix heures, tout est fini. Les pertes espagnoles se comptent, selon les estimations, en plusieurs milliers de morts et autant de prisonniers ; les Français en laissent eux-mêmes plus de deux mille sur le terrain. L’armée des Flandres, elle, n’existe plus comme instrument de conquête.

Ce qu’il reste

Rocroi délivré, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau commencé par un si heureux présage.

— Bossuet, Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé, 1687

Rocroi ne finit pas la guerre : il faudra encore cinq ans pour les traités de Westphalie, seize pour la paix des Pyrénées. Mais la journée du 19 mai 1643 a défait quelque chose de plus solide qu’une armée : une réputation. Depuis Pavie, l’infanterie espagnole passait pour invincible ; elle ne le passera plus. La primauté militaire de l’Europe change de main ce matin-là et ne quittera plus la France avant longtemps — c’est sur cette victoire que s’ouvre vraiment le règne de Louis XIV et le siècle qui porte son nom.

Le vainqueur, devenu prince de Condé en 1646, fut ensuite tour à tour la gloire et le tourment du royaume : chef de la Fronde, il porta les armes contre son roi avant de rentrer en grâce et de mourir comblé d’honneurs, pleuré à Notre-Dame par l’éloquence de Bossuet. À Rocroi, la ville a gardé ses remparts en étoile et son plan rayonnant ; un monument marque le champ de bataille, dans la plaine où les carrés se refermaient. Le Grand Siècle y a pris son premier élan, et l’armée française y a contracté une habitude de la victoire qu’elle gardera jusqu’à Denain.