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Histoire de France
Le cardinal de Richelieu, par Philippe de Champaigne

Grand personnage

Richelieu

Le cardinal de la raison d'État

Le cardinal de RichelieuPhilippe de Champaigne, 1633-1640 — Domaine public

Évêque à vingt et un ans, cardinal à trente-six, maître du royaume pendant dix-huit ans : Armand Jean du Plessis de Richelieu brisa les grands, réduisit La Rochelle, fonda l'Académie française et fit de la France la première puissance d'Europe.

Au large de La Rochelle, à l’automne de 1628, une muraille de pierres et de coques sabordées barre la mer sur près de quinze cents mètres. Idée d’ingénieurs et volonté d’homme d’État : puisqu’on ne peut prendre la ville, on l’affamera en lui coupant l’Océan. Deux flottes anglaises viennent tour à tour se briser devant l’obstacle et repartent sans avoir rien secouru. Sur la dune, enveloppé dans la pourpre, un cardinal de quarante-trois ans regarde la digue tenir. Il est prêtre et il commande une armée ; prince de l’Église, il fait la guerre à des chrétiens ; il sert un roi malade et soupçonneux qui, plus d’une fois, faillit le perdre. Le 28 octobre, La Rochelle ouvre ses portes. Le royaume vient de changer de siècle.

De Luçon au Conseil du roi

Armand Jean du Plessis naît le 9 septembre 1585, dans une famille de petite noblesse poitevine dont le père, François du Plessis, fut prévôt de l’hôtel d’Henri III. L’enfant se destinait aux armes ; c’est le refus de son frère Alphonse, entré à la Chartreuse, qui le jette dans l’Église pour garder à la famille l’évêché de Luçon. Il est sacré à Rome le 17 avril 1607 — il n’a pas encore vingt-deux ans — et gagne le plus pauvre diocèse de France, qu’il administre en prêchant, visitant, réformant.

La marche du pouvoir commence aux états généraux réunis à Paris en 1614 — les derniers avant 1789. Le jeune évêque y porte la parole du clergé et s’y fait remarquer. Aumônier d’Anne d’Autriche, puis secrétaire d’État en 1616, il tombe avec le favori Concini, part en exil, revient en réconciliateur entre Marie de Médicis et son fils. Rome lui donne le chapeau le 5 septembre 1622 ; le roi l’admet à son Conseil en avril 1624 et, dès le mois d’août, lui abandonne la conduite des affaires. Il la gardera dix-huit ans, jusqu’à sa mort. Son programme, il l’a lui-même résumé dans le Testament politique — longtemps contesté, aujourd’hui tenu pour authentique par la plupart des historiens :

Je vous promettais d’employer toute mon industrie et toute l’autorité qu’il vous plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous vos sujets en leur devoir et relever votre nom dans les nations étrangères au point où il devait être.

— Richelieu, Testament politique, s’adressant à Louis XIII

La Rochelle, ou l’unité par les armes

L’édit de Nantes avait donné aux réformés la liberté de conscience et, pour la garantir, des places de sûreté : autant d’États dans l’État. La Rochelle, riche de son négoce atlantique, en était la capitale. En juillet 1627, une flotte anglaise commandée par Buckingham débarque à l’île de Ré : l’affaire devient nationale. Le siège s’ouvre en septembre. Richelieu fait élever des forts et lancer à travers la rade cette digue conçue par Clément Métezeau et Jean Thiriot, dont on rit d’abord et qui décide de tout.

Treize mois durant, la ville tient, portée par son maire Jean Guiton. Puis vient la faim. Quand les portes s’ouvrent, le 28 octobre 1628, il ne reste, selon les estimations, guère plus de cinq mille survivants sur une population qui en comptait plus de vingt mille. Le roi entre le 1ᵉʳ novembre ; la messe est rétablie ; les murailles tombent. L’année suivante, l’édit de grâce d’Alès, signé le 28 juin 1629, achève l’œuvre avec une modération calculée : les protestants conservent leur foi et leurs temples, ils perdent leurs places fortes et leurs armées. La France cesse d’avoir deux corps. Ce que Henri IV avait pacifié, Richelieu l’a unifié.

Rabaisser l’orgueil des grands

Restait l’autre désordre : une haute noblesse qui tenait le duel pour un droit, la conspiration pour un usage et l’obéissance pour une servitude. L’édit de 1626 prohibe les rencontres ; le comte de Bouteville, qui l’a bravé en se battant en plein jour place Royale, est décapité en place de Grève le 22 juin 1627 — un Montmorency exécuté comme un criminel, la France comprend. Suivront le complot de Chalais, payé de la tête du jeune comte à Nantes en 1626 ; la révolte du duc Henri II de Montmorency, maréchal, filleul d’Henri IV, battu à Castelnaudary et décapité à Toulouse le 30 octobre 1632 ; enfin la trahison de Cinq-Mars, favori du roi, qui traitait avec l’Espagne et fut exécuté à Lyon le 12 septembre 1642, trois mois avant la mort du cardinal.

Le péril, pourtant, ne vint jamais de si loin que du cabinet même de la reine mère. Le 10 novembre 1630, Marie de Médicis arrache à son fils, croit-elle, le renvoi de son ministre ; la cour se précipite chez la triomphatrice. Le lendemain, à Versailles — qui n’est encore qu’un rendez-vous de chasse —, Louis XIII fait appeler Richelieu, le confirme et le confie à sa faveur. Les courtisans qui avaient parié contre lui restent avec leurs révérences inutiles : ce fut la Journée des Dupes. Marillac, garde des sceaux, part en prison ; la reine mère prendra en 1631 le chemin d’un exil sans retour. Le cardinal ne sera plus renversé.

L’Académie, la mer et l’État

Cet homme de fer fut un bâtisseur. Il envoie dans les provinces des intendants de justice, police et finances, commissaires révocables qui doublent les officiers propriétaires de leurs charges : l’instrument de l’administration moderne est forgé, que Colbert et Louis XIV généraliseront. Il se fait donner en 1626 la surintendance de la navigation et du commerce et crée de toutes pièces une marine océane. Il patronne les compagnies de colonisation, dont celle des Cent-Associés en 1627, qui fixe la Nouvelle-France sur le Saint-Laurent. Il fonde en 1640 l’Imprimerie royale.

Aux lettres il rendit davantage. D’une société d’amis qui se réunissait chez Valentin Conrart, il fit en 1635 l’Académie française, chargée de donner à [la langue française](/themes/la- langue-francaise/) des règles certaines et de composer un dictionnaire — la plus durable de ses créations. Proviseur de Sorbonne, il en releva les bâtiments et la chapelle, où il repose. Face au Louvre, il éleva le Palais-Cardinal, qu’il légua au roi et que l’on appelle depuis le Palais-Royal. Rien de tout cela ne fut gratuit pour le peuple : la guerre exigea des tailles écrasantes, et les révoltes des Croquants du Sud-Ouest en 1636-1637, celle des Nu-pieds de Normandie en 1639, furent réprimées sans douceur.

Contre la maison d’Autriche

La grande affaire du règne était ailleurs : la France, prise en tenaille entre l’Espagne et l’Empire, tous deux aux mains des Habsbourg. Cardinal de l’Église romaine, il choisit d’abord la guerre couverte et paya les armes protestantes : le traité de Bärwalde, en janvier 1631, subventionne Gustave-Adolphe de Suède. À ceux qui criaient au scandale, il opposait la distinction du salut des âmes et du salut de l’État. Puis, la Suède affaiblie, il fallut y aller soi-même : la guerre est déclarée à l’Espagne le 19 mai 1635.

Elle commença mal. En août 1636, les Espagnols prennent Corbie et poussent jusqu’à Compiègne ; Paris tremble, le roi et le cardinal tiennent, la ville est reprise en novembre. Les années suivantes voient la balance pencher : Brisach en 1638, Arras en 1640, la révolte du Portugal et de la Catalogne contre Madrid. Richelieu meurt au Palais-Cardinal le 4 décembre 1642, à cinquante-sept ans, en recommandant Mazarin au roi. Cinq mois et demi plus tard, dans les Ardennes, le duc d’Enghien anéantit les tercios espagnols à Rocroi : la victoire fut au jeune Condé, l’armée était celle du cardinal.

Ce qu’il reste

De lui datent la marine française, l’Académie, l’intendant, le Palais-Royal, et surtout une idée : que l’État a une raison propre, supérieure aux fidélités de famille, de religion et de province, et qu’un ministre peut être haï pourvu qu’il soit obéi. Nul ne fit plus pour l’autorité publique, ni ne fut plus détesté de son vivant : la légende noire, nourrie par les pamphlets des grands, fut fixée pour toujours par Alexandre Dumas.

Le Grand Siècle commence à lui. Sans les dix-huit années du cardinal rouge, le règne personnel de Louis XIV serait inconcevable : il en creusa les fondations dans un terrain de ruines. Son tombeau, sculpté par Girardon dans l’église de la Sorbonne, montre un homme mourant que soutient la Piété et que pleure la Science — une France savante et chrétienne veillant sur celui qui la voulut d’abord forte.