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Histoire de France
Jean-Baptiste Colbert, par Claude Lefèbvre

Grand personnage

Colbert

Le grand commis de la France

Jean-Baptiste ColbertClaude Lefèbvre, 1666 — Domaine public

Fils de drapier de Reims, Jean-Baptiste Colbert donna au règne de Louis XIV ses manufactures, sa marine, ses académies et ses colonies. Vingt-deux ans de travail acharné pour outiller la grandeur d'un royaume — et mourir épuisé, haï des rentiers.

Nantes, le 5 septembre 1661. Au sortir du conseil tenu par le roi, le lieutenant des mousquetaires d’Artagnan arrête sur le pas du château Nicolas Fouquet, surintendant des finances, l’homme le plus puissant du royaume après le souverain. La scène a été montée avec un soin d’horloger, et l’horloger n’est pas sur place : il est à Paris, penché sur ses registres. Il a quarante-deux ans, le visage long et froid, l’œil qu’on dira de marbre. Il s’appelle Jean-Baptiste Colbert, et il vient de gagner la partie la plus risquée de sa vie. Commence alors le plus long ministère du Grand Siècle : vingt-deux années durant lesquelles un fils de marchand va donner à la monarchie de Louis XIV les outils de sa grandeur.

Le fils du drapier de Reims

Il naît à Reims le 29 août 1619, dans une famille de marchands drapiers et de banquiers qui commerce, prête et pousse ses fils vers les offices. Les Colbert se feront plus tard fabriquer une généalogie écossaise : signe des temps, où la fortune bourgeoise ne s’avoue qu’en se déguisant en noblesse. Le jeune homme entre dans le bureau de guerre de Michel Le Tellier et y apprend le détail des choses, la comptabilité, le style des mémoires — cette science exacte que le siècle appelle le maniement des affaires.

En 1651, Mazarin lui confie l’intendance de sa fortune personnelle, la plus vaste de France. Colbert la fait fructifier avec une fidélité méticuleuse, et observe en même temps, de l’intérieur, comment se gouvernent les finances du royaume : par les avances des traitants, les emprunts gagés, les intérêts vertigineux. Il en tire une conviction qui sera toute sa politique — l’État est volé, et il peut cesser de l’être. Quand le cardinal meurt le 9 mars 1661, il laisse au jeune roi, dit la tradition, le meilleur de ce qu’il possédait : cet homme-là.

Le lendemain, Louis XIV annonce qu’il gouvernera seul. La charge de surintendant est supprimée ; le procès de Fouquet, ouvert en 1662, s’achève en décembre 1664 par une condamnation au bannissement que le roi aggrave en prison perpétuelle. Une chambre de justice pourchasse quatre ans durant les financiers enrichis : elle rendra au Trésor, selon les estimations, près de cent millions de livres.

L’homme qui cumulait tout, sauf la guerre

Il monte de charge en charge : intendant des finances en 1661, surintendant des bâtiments, arts et manufactures en 1664, contrôleur général des finances en 1665, secrétaire d’État de la Maison du Roi et de la Marine en 1669. Les eaux et forêts, le commerce, les colonies, les académies, les fêtes du roi, les chantiers de Versailles : tout passe par son cabinet. Tout, sauf l’armée de terre, restée aux Le Tellier — et cette frontière-là dessine le drame de sa fin, car la guerre coûte ce que le commerce épargne.

Sa méthode tient dans un mot : compter. Il exige des états, des inventaires, des cartes, des enquêtes ; il tient un grand livre de comptabilité royale, allège la taille, convertit les rentes, poursuit les faux nobles qui s’exemptent de l’impôt. Il travaille quinze heures par jour, se lève avant l’aube, écrit lui-même des milliers de lettres aux intendants de province, et ne pardonne ni la lenteur ni l’à-peu-près.

Il faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est question de votre gloire.

— Colbert à Louis XIV, mémoire publié dans les Lettres, instructions et mémoires de Colbert (édition Pierre Clément)

Le colbertisme

Sa doctrine est simple et redoutable : la quantité d’or du monde étant tenue pour fixe, ce que gagne l’étranger, la France le perd. Il faut donc vendre plus qu’on n’achète. De là un système complet — droits de douane relevés en 1664 puis, plus durement, en 1667 ; manufactures royales dotées de privilèges, de crédits, d’ouvriers étrangers débauchés à prix d’or ; règlements minutieux fixant la largeur des draps, le nombre de fils, la teinture, sous l’œil d’inspecteurs.

Les Gobelins, érigés en 1667 en manufacture royale des Meubles de la Couronne sous la direction de Charles Le Brun, habillent le palais du roi. La manufacture royale des glaces, fondée en 1665, brise le monopole vénitien : c’est d’elle que naîtra Saint-Gobain, et c’est de ses ateliers que sortira la galerie des Glaces. À Abbeville, le drapier hollandais Josse Van Robais installe en 1665 une fabrique de draps fins qui fournira le royaume pendant plus d’un siècle. La qualité française devient une politique d’État.

Le commerce lointain suit : les compagnies des Indes orientales et occidentales sont créées la même année, en 1664 ; d’autres viendront pour le Nord et le Levant. Le Canada, devenu province royale en 1663, reçoit des soldats, des familles et des femmes — les filles du roi ; en 1682, Cavelier de La Salle descend le Mississippi et donne au roi une Louisiane. C’est aussi dans ses bureaux qu’est préparé le Code noir, règlement de l’esclavage aux îles, promulgué en mars 1685, après sa mort, et signé par son fils Seignelay.

La mer, enfin

Rien ne lui tient plus à cœur. En 1661, la France n’aligne guère qu’une vingtaine de vaisseaux en état de servir ; à sa mort, selon les estimations, la flotte compte près de deux cent cinquante bâtiments, dont une centaine de vaisseaux de ligne — de rien, une des premières marines d’Europe. Il faut pour cela des ports : Rochefort est fondé de toutes pièces en 1666, Brest et Toulon sont agrandis, les arsenaux dotés de cordageries, de formes de radoub, d’écoles. Il faut des hommes : le système des classes, institué à partir de 1668, enregistre les gens de mer par rôles et les appelle à leur tour — ancêtre direct de l’inscription maritime, qui vivra jusqu’à nos jours. Il faut du bois : la grande ordonnance des eaux et forêts de 1669 réorganise la sylviculture du royaume et sauve des forêts que la France exploite encore.

Vient enfin le temps des grands codes, qui sont peut-être son chef-d’œuvre : ordonnance du commerce en 1673, qu’on appellera le Code Savary, et ordonnance de la marine d’août 1681, monument de droit maritime que l’Europe copiera. Dans le Languedoc, il soutient contre les sceptiques l’entreprise démesurée de Pierre-Paul Riquet : le canal du Midi, commencé en 1666, joint les deux mers en 1681.

Les académies et la gloire

Colbert a compris qu’une nation se juge aussi à ses savants. Il fonde l’Académie des sciences en 1666 et fait bâtir dès 1667 l’Observatoire de Paris, où il appelle le Hollandais Huygens et l’Italien Cassini ; la même année naît l’Académie de France à Rome, puis en 1671 l’Académie royale d’architecture. Il écarte enfin le projet du Bernin pour le Louvre et confie la façade orientale à des Français : la colonnade de Claude Perrault, commencée en 1667, est la réponse d’un ministre à l’Italie. La France y gagne ce qui deviendra l’une de ses vocations : mesurer, observer, publier.

Ce qu’il reste

Les dernières années sont amères. Les guerres de Hollande puis des Réunions ruinent en dépenses ce que la douane et la manufacture avaient amassé ; le roi écoute Louvois ; l’impôt remonte. On lui prête ce mot sur son art — l’imposition consisterait à plumer l’oie de façon à obtenir le plus de plumes avec le moins de cris — dont on ne trouve aucune trace dans ses écrits : formule attribuée, mais qui dit assez la réputation de l’homme. Il meurt à Paris le 6 septembre 1683, usé, détesté des rentiers et du peuple des villes ; les récits du temps rapportent qu’on l’inhuma de nuit à Saint-Eustache, sous escorte, de crainte des injures.

Il reste pourtant peu de ministres dont l’ouvrage soit resté si visible. Saint-Gobain, les Gobelins, l’Observatoire, la colonnade du Louvre, le canal du Midi, Rochefort et ses formes de pierre, le droit de la mer, les forêts domaniales : la France d’aujourd’hui vit encore dans ses murs et dans ses règles. Et bien au-delà, son nom est devenu une idée — cette conviction française qu’un État peut et doit organiser l’industrie, protéger la qualité, tenir la barre. On peut la discuter ; on ne l’a jamais quittée. Le fils du drapier de Reims aura légué à son pays non seulement des vaisseaux et des manufactures, mais une manière de se gouverner.