
Grande bataille
Le siège d'Orléans
Délivrance de la ville — le tournant de la guerre
Jeanne d’Arc au siège d’OrléansEugène Lenepveu, vers 1886-1890 — Domaine public
Sept mois durant, Orléans assiégée tient la clef du royaume : si la ville tombe, le dauphin est perdu. Une fille des marches de Lorraine entre par la porte de Bourgogne le 29 avril 1429 ; neuf jours plus tard, les Anglais lèvent le siège.
Le 27 octobre 1428, une fenêtre du fort des Tourelles, à la tête du pont d’Orléans, encadre le plus beau spectacle du royaume : la ville prise dans la boucle de la Loire, ses clochers, ses remparts, ses moulins. Thomas Montaigu, comte de Salisbury, le meilleur capitaine d’Angleterre, s’y est accoudé pour mesurer sa proie ; il vient d’enlever le fort trois jours plus tôt. Un boulet parti des murailles emporte le montant de pierre et lui déchire le visage. On l’emporte à Meung-sur-Loire, où il meurt quelques jours après. La tradition orléanaise veut que le coup soit parti d’une couleuvrine laissée sans surveillance, tirée par un enfant : nul ne le saura jamais. Ce qu’on sait, c’est que la plus longue épreuve de la guerre de Cent Ans vient de commencer, et que la France y jouera son existence.
La clef du royaume
Depuis le traité de Troyes (1420) et la mort de Charles VI, l’Angleterre gouverne au nom du petit Henri VI la moitié du pays ; le duc de Bedford règne à Paris, la Normandie est anglaise, la Bourgogne alliée. Au sud de la Loire subsiste le réduit du dauphin Charles, que ses ennemis appellent par dérision le « roi de Bourges ». Entre les deux, un fleuve — et sur ce fleuve, Orléans, ville immense pour l’époque, riche, fidèle, dont le seigneur Charles d’Orléans est prisonnier en Angleterre depuis Azincourt.
Tout tient à elle. Orléans tombée, la Loire est franchie, la Sologne et le Berry s’ouvrent, Bourges et Poitiers suivent, et il n’y a plus de royaume à sauver. Les Anglais l’ont compris ; les Orléanais aussi. La ville a rasé ses faubourgs pour dégager le tir, réuni ses vivres, fondu ses cloches en canons. Elle se battra jusqu’au bout.
L’hiver des bastilles
Les assiégeants sont trop peu nombreux pour enfermer un tel périmètre. Faute d’encercler, ils bâtissent : une couronne de bastilles, forts de terre et de bois reliés par des tranchées, dont la principale, Saint-Laurent, commande l’ouest, tandis qu’au sud le fort des Tourelles verrouille le pont. À l’est, du côté de la porte de Bourgogne, les mailles du filet restent lâches : par là passeront les courriers, les troupeaux, et finalement le salut.
Dans la ville, la défense est conduite par Jean, bâtard d’Orléans — le futur comte de Dunois —, par Raoul de Gaucourt, gouverneur, et par ce Gascon terrible qu’on nomme La Hire. Les mois passent, la disette s’installe, les tirs d’artillerie se répondent d’un bord à l’autre du fleuve. Le 12 février 1429, une armée de secours tente d’intercepter à Rouvray, près de Janville, un immense convoi de vivres de carême que Fastolf mène vers le camp anglais. Mal coordonnée, elle se brise sur un rempart de chariots ; le chef des Écossais, John Stuart de Darnley, y est tué, Dunois y est blessé. On appellera cette déroute la journée des Harengs, du nom des barriques éventrées d’où le poisson salé roulait sur la plaine. Après elle, l’espérance humaine est épuisée.
« Rendez les clefs »
Il courait alors par les campagnes une prophétie : le royaume perdu par une femme serait sauvé par une pucelle venue des marches de Lorraine. Prophétie de colportage, invérifiable, qu’on se répétait de veillée en veillée — et qui trouva soudain un visage. Depuis Chinon et Poitiers, où les docteurs l’ont examinée, une fille de dix-sept ans marche vers Orléans. Le mardi saint 22 mars, elle a fait écrire aux capitaines anglais une lettre dont les minutes de son procès ont gardé le texte :
Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France… Rendez à la Pucelle, envoyée ici de par Dieu le Roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France.
— Lettre aux Anglais, 22 mars 1429, procès de condamnation
Le 29 avril au soir, Jeanne d’Arc entre dans Orléans par la porte de Bourgogne, en armure blanche, sur un cheval blanc, précédée de son étendard. Dunois racontera plus tard, au procès en nullité, comment le vent contraire qui empêchait les bateaux de remonter le fleuve tourna à l’instant où elle parut. La ville, dit la chronique, s’illumine de torches. Le 4 mai, elle rentre une seconde fois, ramenant de Blois l’armée de secours et les vivres. Ce qui a changé en une semaine ne se mesure pas : ce n’est pas le nombre des lances, c’est que les hommes recommencent à croire qu’ils peuvent vaincre.
Quatre journées de mai
Le 4 mai, dans l’après-midi, sans que Jeanne en ait été avertie, les capitaines attaquent la bastille Saint-Loup, à l’est. Elle s’arme en hâte, sort au galop, arrive au moment où l’assaut faiblit : le fort est emporté. Le 5, jour de l’Ascension, elle refuse de combattre et fait porter une nouvelle sommation aux Anglais. Le 6, on passe la Loire par l’île aux Toiles, on trouve la bastille Saint-Jean-le-Blanc abandonnée, et l’on enlève, au prix d’une journée entière de mêlée, le couvent fortifié des Augustins.
Reste les Tourelles. Le samedi 7 mai, l’assaut commence à l’aube contre le boulevard de terre qui les couvre. Vers midi, un trait frappe Jeanne entre le cou et l’épaule et la traverse ; on l’emporte à l’écart, elle pleure, se fait panser, prie — et revient devant les échelles à l’heure où Dunois allait sonner la retraite. Son étendard remonte au bord du fossé. « Tout est vôtre, et y entrez ! », aurait-elle crié alors, selon le témoignage de son confesseur Jean Pasquerel au procès en nullité. Les Orléanais, sortis de la ville, attaquent par le pont rompu qu’ils ont rétabli d’une gouttière et de planches. Pris entre deux feux, les Anglais refluent vers le fort ; le pont-levis, incendié par un brûlot, s’effondre sous eux. Glasdale, qui commandait et qui avait couvert Jeanne d’injures, coule à pic dans la Loire sous le poids de son armure. Le soir, les Tourelles sont françaises.
Le dimanche qu’on ne poursuivit pas
Le lendemain 8 mai, les Anglais brûlent leurs bastilles et se rangent en bataille, en bon ordre, devant la ville, offrant le combat. L’armée royale sort et se range en face. Puis il ne se passe rien. Jeanne fait dresser un autel, fait dire deux messes en plein champ, et interdit qu’on attaque : c’est dimanche. Les Anglais tournent bride et s’éloignent vers Meung ; on les laisse partir. Il y a dans cette immobilité de quelques milliers d’hommes victorieux, un dimanche de mai, quelque chose qui dit mieux que tout le reste ce qu’était cette guerre et ce qu’était cette fille.
La suite fut foudroyante. En dix jours de campagne sur la Loire, Jargeau, Meung et Beaugency tombent ; le 18 juin, à Patay, la chevalerie française surprend les archers anglais avant qu’ils aient planté leurs pieux et les anéantit — Talbot est pris. Le 17 juillet 1429, Charles VII est sacré à Reims, Jeanne debout près de l’autel avec son étendard. Vingt-quatre ans plus tard, Castillon achèvera ce qu’Orléans avait commencé, et refermera la guerre de Cent Ans.
Ce qu’il reste
Orléans n’a jamais oublié. Dès 1430, un an après la délivrance, la ville institue une procession du 8 mai ; les fêtes johanniques se sont célébrées depuis lors presque sans interruption — près de six siècles de mémoire presque ininterrompue, la plus ancienne fête civique de France. Chaque année, une jeune fille de la ville porte l’étendard sur le parcours de 1429, et la cathédrale Sainte-Croix, incendiée par les huguenots puis relevée par les Bourbons, s’emplit d’un peuple venu remercier.
Ce que le siège a laissé au pays est plus grand encore que la ville sauvée. Il a rendu à un royaume défait l’idée qu’il pouvait durer, et lié pour toujours ce sentiment à une paysanne sans naissance ni fortune, dont le sacre de Reims fut l’œuvre. La France a compté beaucoup de victoires plus savantes ; elle n’en a pas connu qui ait changé si vite le cours d’un destin.