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Histoire de France
Le taxi de la Marne, par Agence Rol

Grande bataille

La Marne

Victoire alliée — la France sauvée

Le taxi de la MarneAgence Rol, 1922 — Domaine public

En septembre 1914, la France paraissait perdue. En une semaine, de l'Ourcq aux marais de Saint-Gond, Joffre retourna la retraite en victoire et brisa le plan allemand. On parla de miracle : ce fut d'abord une manœuvre.

Le 3 septembre 1914, un rapport d’aviation est posé sur la table du général Gallieni : les colonnes de la Iʳᵉ armée allemande, au lieu de descendre sur Paris, ont obliqué vers le sud-est et passeront à l’est de la capitale. Le vieux général colonial, gouverneur militaire d’une ville que le gouvernement vient de quitter pour Bordeaux, comprend d’un regard ce que cette inflexion signifie : l’ennemi, en marchant ainsi, tend son flanc droit à découvert devant le camp retranché de Paris. Depuis quinze jours l’armée française reculait sans se rompre. Ce soir-là, pour la première fois depuis la frontière, quelqu’un tient un plan.

Le mois d’août perdu

Il faut mesurer d’où l’on part. Le plan XVII a lancé les armées françaises en Lorraine et dans les Ardennes ; la bataille des Frontières, du 20 au 25 août, s’y est achevée en désastre : pantalons rouges fauchés à découvert, artillerie lourde allemande contre laquelle le fameux canon de 75 ne peut rien, régiments décimés en quelques heures. Août 1914 restera le mois le plus meurtrier de toute la guerre pour l’armée française. À l’ouest, le grand mouvement tournant conçu par Schlieffen déroule sept armées à travers la Belgique ; Charleroi est perdu, Lille abandonnée, et le corps expéditionnaire britannique, malmené à Mons et au Cateau, recule vers la Seine en songeant à rembarquer.

Alors se produit une chose que l’on n’a pas assez dite : la retraite ne devient pas une déroute. Joffre, massif, silencieux, obstiné, tient son armée dans sa main. Il limoge sans état d’âme — des dizaines de généraux renvoyés à l’arrière en quelques semaines —, réorganise, forme de toutes pièces une VIᵉ armée sous Maunoury et une IXᵉ sous Foch, et se sert du réseau ferré, cet outil que la République a bâti pour cela, afin de glisser d’est en ouest des corps entiers que l’ennemi croit encore en Lorraine. On recule, mais on recule en ordre, et l’on recule vers ses gares.

Le flanc découvert

Le 30 août, von Kluck, grisé par sa poursuite, décide de ne plus envelopper Paris par l’ouest mais de rabattre au sud-est pour achever l’armée française qu’il croit rompue. Aviateurs français et britanniques signalent le changement de cap ; la cavalerie le confirme ; la station de télégraphie sans fil de la tour Eiffel, qui capte le trafic allemand, ajoute sa part — on a beaucoup glosé sur son rôle exact. L’essentiel est ailleurs : c’est la première fois dans l’histoire qu’un avion décide d’une bataille. Le ciel vient d’entrer dans la guerre.

Gallieni presse Joffre d’attaquer. Le généralissime hésite un jour, consulte, puis tranche le 4 septembre au soir : les armées cesseront de reculer et se retourneront le 6. À Paris, Gallieni a déjà lancé sa proclamation :

J’ai reçu le mandat de défendre Paris contre l’envahisseur. Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout.

— Proclamation du général Gallieni aux Parisiens, 3 septembre 1914

« Se faire tuer sur place »

Le 5 septembre, l’armée Maunoury bouscule l’aile droite allemande sur l’Ourcq, du côté de Monthyon et de Penchard. Le premier jour, dans un champ près de Villeroy, un lieutenant de quarante et un ans du 276ᵉ régiment d’infanterie tombe d’une balle au front : c’est Charles Péguy, le poète de Chartres et de Jeanne d’Arc, mort à l’heure même où commence la bataille qu’il avait pressentie.

Le lendemain, l’ordre du jour de Joffre est lu à toutes les troupes :

Au moment où s’engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière : tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer.

— Ordre du jour n° 4 du général Joffre, 6 septembre 1914

Sur l’Ourcq, le combat est atroce et incertain. Pour renforcer Maunoury, Gallieni réquisitionne dans la nuit du 6 au 7 septembre les taxis de Paris : environ six cents voitures, quelques milliers de fantassins portés vers Nanteuil-le-Haudouin. Militairement, l’apport est modeste — la plupart des renforts arrivent par le train, comme toujours. Mais l’image, elle, est immense : la capitale envoyant ses voitures de place au secours de ses soldats, la nation civile entrant dans la bataille. Les taxis de la Marne sont une légende vraie dont il faut seulement corriger la mesure.

La brèche et les marais

Car la décision se joue plus à l’est. En se retournant contre Maunoury, von Kluck a ouvert entre sa Iʳᵉ armée et la IIᵉ de von Bülow une brèche de plusieurs dizaines de kilomètres, que ne garde qu’un rideau de cavalerie. Dans ce vide s’engagent la Vᵉ armée française, reprise en main quatre jours plus tôt par le bouillant Franchet d’Espèrey, et le corps expéditionnaire britannique de sir John French, remis en marche vers le nord. Chaque heure élargit la fissure.

Il faut, pour cela, que le flanc tienne. Il tient dans les marais de Saint-Gond, où Foch, avec la IXᵉ armée, encaisse quatre jours durant les assauts de la Garde prussienne, cède du terrain, le reprend, et lance le 9 septembre une contre-attaque qui rétablit tout. De cette journée date le mot fameux — « Mon centre cède, ma droite recule, situation excellente, j’attaque » — que Foch n’a jamais reconnu comme sien : la formule est reconstruite, sans doute apocryphe, mais elle dit exactement ce qui s’est passé.

Au quartier général allemand de Luxembourg, à deux cent cinquante kilomètres du front, Moltke ne commande plus rien : les liaisons sont mauvaises, les nouvelles vieilles d’un jour. Il envoie sur place le lieutenant-colonel Hentsch avec pleins pouvoirs. Les 8 et 9 septembre, celui-ci constate la brèche et sanctionne le repli. Du 9 au 12, les armées allemandes décrochent vers le nord et s’établissent sur les hauteurs de l’Aisne, où elles creusent leurs premières tranchées. Cinq jours plus tard, Moltke est écarté ; Falkenhayn prend sa place.

Ce qu’il reste

On a dit « le miracle de la Marne », et le mot est resté parce qu’il disait la stupeur d’un peuple qui se croyait perdu. Mais il n’y eut pas de miracle : il y eut un chef qui ne perdit pas la tête, un réseau de chemins de fer, des aviateurs qui surent voir, des généraux jetés dehors et d’autres trouvés à temps, et des centaines de milliers d’hommes qui, après trois semaines de retraite sous le soleil d’août, se retournèrent parce qu’on le leur demandait. Le prix fut effroyable : environ un demi-million d’hommes hors de combat des deux camps en une semaine, selon les estimations, autant que dans toute une campagne d’autrefois.

La victoire ne gagna pas la guerre — elle l’empêcha d’être perdue, et du même coup la rendit interminable. Le plan Schlieffen était mort ; la course à la mer allait figer le front de la Suisse à Nieuport, et ouvrir les quatre années de boue, de barbelés et de patience dont Verdun sera le sommet. On voulut voir dans la Marne un nouveau Valmy, et la comparaison, pour une fois, n’était pas forcée : deux fois en un siècle et quart, sur des plateaux champenois, l’invasion s’est arrêtée là. De l’Ourcq aux marais de Saint-Gond, les cimetières et les monuments jalonnent aujourd’hui une campagne redevenue silencieuse, au cœur de la Belle Époque et de la Grande Guerre — cette semaine de septembre où la France, adossée à ses dernières rivières, ne recula plus.