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Histoire de France
Marie Curie, par Bain News Service

Grand personnage

Marie Curie

Deux fois Nobel, une seule patrie de cœur

Marie CurieBain News Service, 1903 — Domaine public

Née polonaise à Varsovie, montée à Paris sans fortune, elle arrache le radium à des tonnes de minerai, reçoit deux prix Nobel dans deux sciences différentes, conduit elle-même ses voitures de radiologie sur le front — et repose au Panthéon.

Le soir, quand ils reviennent au hangar de la rue Lhomond, ils n’allument pas la lampe. Il n’y en aurait guère besoin : sur les tables de bois grossier, alignés dans leurs godets de verre, les produits de leur travail brillent tout seuls d’une lueur bleutée qui tremble dans l’obscurité. Une baraque de planches au sol de bitume, vitrée d’un toit qui laisse passer la pluie, chauffée par un mauvais poêle de fonte : c’est là, entre 1898 et 1902, qu’un ménage de savants sans crédits ni assistants arrache à des tonnes de minerai quelques centigrammes d’une substance inconnue. La femme qui remue à la barre de fer, des heures durant, la pâte bouillante dans les bassines de fonte s’appelle Marie Curie. Elle a trente ans, elle est née sujette du tsar, et elle est en train de changer l’idée que les hommes se font de la matière.

Une jeune fille de Varsovie

Maria Salomea Skłodowska naît le 7 novembre 1867 à Varsovie, dans une Pologne rayée de la carte et soumise à la domination russe. Son père enseigne les sciences, sa mère dirige un pensionnat ; la maison est pauvre, cultivée, patriote. Les universités sont fermées aux femmes : la jeune fille suit les cours clandestins de l’« université volante », où l’on étudie de nuit, chez les uns et chez les autres, en changeant d’adresse pour échapper à la police. Puis elle se loue comme gouvernante à la campagne, six années durant, pour payer les études de sa sœur aînée à Paris — à charge de revanche.

La revanche vient à l’automne 1891. Elle descend du train, s’inscrit à la Sorbonne sous le nom de Marie Sklodowska, et loue dans le quartier Latin une mansarde où l’eau gèle dans la cuvette l’hiver. Elle vit de thé, de pain et de quelques fruits, s’évanouit parfois sur les bancs de la faculté, et travaille comme on prie. En 1893, elle est reçue première de sa promotion à la licence ès sciences physiques ; l’année suivante, seconde à la licence de mathématiques. En 1894, on lui présente un physicien taciturne et déjà réputé pour ses travaux sur les cristaux et le magnétisme, Pierre Curie. Ils se marient le 26 juillet 1895, sans messe, sans robe blanche — elle a fait tailler un costume sombre qui pourra servir au laboratoire — et partent en voyage de noces à bicyclette.

Le hangar de la rue Lhomond

En 1896, Henri Becquerel découvre que les sels d’uranium impressionnent une plaque photographique à travers le papier noir. Le fait intrigue les savants, mais nul ne le poursuit. Marie Curie en fait le sujet de sa thèse. Mesurant l’un après l’autre tous les corps connus avec l’électromètre de précision construit par Pierre et son frère, elle établit que le rayonnement est une propriété de l’atome lui-même, et non de la molécule. Elle forge, pour le nommer, un mot appelé à faire le tour du monde : la radioactivité.

Puis vient l’anomalie décisive : certains minerais d’urane rayonnent beaucoup plus que l’uranium qu’ils contiennent. Ils recèlent donc autre chose. Pierre abandonne ses propres recherches pour rejoindre sa femme. En juillet 1898, le couple annonce un premier élément nouveau, que Marie baptise polonium, du nom de sa patrie effacée — un acte politique autant que scientifique. En décembre, un second : le radium, un million de fois plus actif que l’uranium.

Restait à le montrer. Il faudra quatre années de manœuvres, des tonnes de résidus de pechblende venus des mines de Bohême, traitées à ciel ouvert dans la cour et dans le hangar prêté par l’École de physique et de chimie de la Ville de Paris, pour obtenir enfin, en 1902, un décigramme de chlorure de radium pur et en fixer la masse atomique. Les Curie ne prendront aucun brevet : le radium, disent-ils, appartient à tous.

Ce fut dans ce misérable vieux hangar que s’écoulèrent les meilleures et les plus heureuses années de notre vie, entièrement consacrées au travail.

— Marie Curie, Pierre Curie, notes autobiographiques (1923)

La gloire, puis le deuil

Tout arrive ensemble. En juin 1903, sa thèse — que le jury tient pour l’une des plus importantes jamais soutenues devant lui — lui vaut le doctorat ès sciences. En décembre, le prix Nobel de physique est décerné à Henri Becquerel et aux époux Curie. Le comité, dans son premier projet, n’avait retenu que les deux hommes ; averti, Pierre fit savoir qu’il n’accepterait pas une distinction dont sa femme serait exclue. Marie Curie est la première femme à recevoir un prix Nobel.

Le 19 avril 1906, rue Dauphine, Pierre glisse sous les roues d’un lourd camion attelé ; il meurt sur le pavé. Elle a trente-huit ans, deux filles, et le laboratoire sur les bras. La Sorbonne lui confie la chaire du défunt : le 5 novembre 1906, dans un amphithéâtre comble où l’on s’attendait à un discours, elle reprend le cours à la phrase même où Pierre l’avait interrompu, sans un mot de deuil, et se met à parler de la théorie des ions dans les gaz. C’est la première femme à enseigner à la Sorbonne.

L’année 1911 lui apporte le pire et le meilleur. En janvier, l’Académie des sciences lui refuse, à quelques voix près, le fauteuil qu’elle brigue ; l’automne la livre à une violente campagne de presse sur sa vie privée et sur son origine étrangère. En novembre, Stockholm lui décerne le prix Nobel de chimie, à elle seule, pour la découverte du polonium et du radium et pour l’isolement du métal. Elle demeure à ce jour la seule personne distinguée dans deux disciplines scientifiques différentes.

Les petites Curies

Août 1914 : la France entre en guerre, le radium part se mettre à l’abri à Bordeaux dans une valise de plomb, et sa découvreuse cherche à servir. Elle a compris que les rayons X, alors confinés à quelques hôpitaux, pouvaient localiser les balles et les éclats dans les chairs et guider le bistouri. Elle quête des voitures auprès des particuliers, les fait équiper d’un appareil radiologique et d’une dynamo branchée sur le moteur : ce sont les dix-huit véhicules que le front appellera les « petites Curies ». Elle apprend à conduire, obtient son permis, répare elle-même les pneus et les bougies, et roule jusque dans la zone des armées, à Verdun comme ailleurs, avec pour aide sa fille Irène, dix-sept ans, qui forme à son tour les manipulatrices. Avec les quelque deux cents postes fixes installés dans les hôpitaux, ce service aura permis, selon les estimations usuelles, l’examen d’environ un million de blessés. Elle avait converti son prix Nobel en emprunts de guerre ; elle voulut donner ses médailles d’or à la fonte, la Banque de France refusa.

Ce qu’il reste

L’Institut du radium, fondé en 1909 par l’Université de Paris et l’Institut Pasteur, est devenu sous sa direction l’un des grands foyers scientifiques du monde et le berceau de la lutte contre le cancer. Elle y forme une génération, et d’abord sa propre fille : en 1935, Irène et Frédéric Joliot-Curie reçoivent à leur tour le prix Nobel de chimie pour la radioactivité artificielle. Leur mère ne l’aura pas su. Épuisée, à demi aveugle, les doigts brûlés par ce qu’elle avait découvert, Marie Curie s’éteint le 4 juillet 1934 au sanatorium de Sancellemoz, en Haute-Savoie, d’une anémie aplasique que les médecins attribuèrent aux rayonnements. Ses cahiers de laboratoire, conservés dans des boîtes doublées de plomb, demeurent radioactifs pour des siècles encore : on ne les consulte qu’en signant une décharge.

Le 20 avril 1995, la République a transféré au Panthéon les cendres de Pierre et de Marie Curie. Elle y est entrée la première des femmes pour ses seuls mérites. Polonaise de naissance, française par son mariage et par son choix, elle a donné à la France des sciences sa figure la plus universelle, à côté de celle de Louis Pasteur ; et dans cette Belle Époque qui aimait tant les gloires bruyantes, elle laisse le souvenir d’une femme silencieuse, en robe noire, qui remuait des bassines dans un hangar percé et refusa toujours de faire fortune sur ce qu’elle avait trouvé.