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Histoire de France
Baptême de Clovis à Reims, 25 décembre 496, par François-Louis Dejuinne

Grand thème

La France, fille aînée de l'Église

Quinze siècles d'alliance entre la foi et la nation

Baptême de Clovis à Reims, 25 décembre 496François-Louis Dejuinne, 1837-1840 — Domaine public

Du baptême de Clovis aux cathédrales, de Cluny à Lourdes, quinze siècles ont noué la France et l'Église. Une alliance qui a bâti des villages, des écoles et des flèches — et laissé au pays son calendrier, ses prénoms et son paysage.

Un jour de Noël, à Reims, vers l’an 496, un roi barbare de trente ans descend nu dans la cuve baptismale. Autour de lui, dit-on, l’église a été tendue de voiles blancs et embaumée de cierges ; l’évêque Remi l’attend au bord de l’eau. Le roi s’appelle Clovis, il règne sur les Francs, et il vient de choisir — seul de tous les chefs germaniques d’Occident — la foi de Nicée plutôt que l’arianisme de ses voisins wisigoths et burgondes. Le geste est politique autant que religieux. Il sera aussi, pour quinze siècles, l’acte de naissance d’une alliance : celle d’un peuple et d’une Église.

Le nouveau Constantin

Les historiens discutent la date — 496, 498, peut-être 508 — et Grégoire de Tours, qui raconte la scène, écrit près d’un siècle plus tard, en évêque et en écrivain. Le récit n’en a pas moins gouverné la mémoire française :

Il s’avance, nouveau Constantin, vers la piscine baptismale, pour y effacer la lèpre d’un mal ancien et laver dans une eau nouvelle les souillures d’autrefois.

— Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre II (fin du VIᵉ siècle)

La conséquence, elle, est parfaitement établie. Les évêques gallo-romains, héritiers de l’ordre impérial effondré, se rallient au seul roi barbare qui partage leur foi. Onze ans plus tard, Clovis écrase à Vouillé le Wisigoth Alaric II et fait du bassin de la Loire un domaine franc. De cette rencontre naîtra, à la fin du Moyen Âge, le titre que nul autre souverain d’Europe ne porte : rex christianissimus, le roi très chrétien. Et de Reims, où Remi avait baptisé Clovis, la monarchie fera son sanctuaire : de 816 à 1825, c’est là, sous les mêmes voûtes, que les rois de France reçoivent l’onction — la sainte ampoule qu’une colombe aurait apportée au baptême de Clovis relevant, elle, de la légende forgée au IXᵉ siècle par l’archevêque Hincmar.

Les défricheurs de Dieu

Bien avant Clovis, l’Évangile avait pris racine en Gaule. Un ancien soldat de l’armée romaine, devenu évêque de Tours en 371, y avait inventé une manière chrétienne d’habiter la terre : Martin, dont son biographe Sulpice Sévère raconte qu’il partagea son manteau avec un pauvre d’Amiens, fonde Ligugé puis Marmoutier, parcourt les campagnes, abat les sanctuaires anciens et suscite des paroisses. À sa mort, en 397, son tombeau devient le premier grand pèlerinage des Gaules. Son nom sera donné à plus de villages et d’églises qu’aucun autre : la carte de France en garde la trace.

Puis viennent les moines. En 910, le duc d’Aquitaine Guillaume le Pieux donne son domaine de Cluny à quelques religieux, en les affranchissant de toute tutelle sauf celle de Rome. De cette abbaye bourguignonne sortira le plus vaste réseau monastique d’Occident — jusqu’à plus d’un millier de maisons — et une manière de vivre où la liturgie est un métier. En 1098, à Cîteaux, Robert de Molesme et ses compagnons choisissent l’inverse : le désert, le travail des mains, le dépouillement. Bernard de Clairvaux, entré à vingt-deux ans, donnera à l’ordre son éloquence et son feu ; à sa mort, en 1153, plus de trois cents abbayes cisterciennes essaiment de l’Irlande à la Pologne.

Ce que ces hommes ont fait à la France, on le voit encore par la fenêtre d’un train. Marais assainis, forêts ouvertes, granges, moulins, vignes de Bourgogne et de Champagne : le paysage français est en grande partie une œuvre monastique. Les évêques, eux, tiennent les villes : école cathédrale, hôtel-Dieu, tribunal, grenier de secours. Et lorsque les guerres privées ravagent le royaume, ce sont les conciles — la paix de Dieu proclamée à Charroux dès 989, puis la trêve de Dieu — qui tentent les premiers de limiter la violence des armes.

Le temps des cathédrales et des croisades

Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II appelle les chevaliers d’Occident à délivrer Jérusalem. Les chroniqueurs, qui écrivent après coup et ne s’accordent pas sur les mots exacts, rapportent tous le même cri jailli de la foule : Deus lo vult, « Dieu le veut ». La croisade sera prêchée en France, conduite par des barons français, et l’Orient appellera longtemps Francs tous les Latins. Un siècle et demi plus tard, Saint Louis y engagera deux fois sa personne et son royaume, avant de mourir devant Tunis, le 25 août 1270 ; canonisé en 1297, il reste le seul roi de France sur les autels.

C’est le même élan qui dresse les pierres. Entre 1140 et 1270, dans un rayon de deux cents kilomètres autour de Paris, s’invente et se perfectionne l’art gothique : croisée d’ogives, arc-boutant, vitrail. On commence Notre-Dame de Paris en 1163 ; après l’incendie de 1194, Chartres est rebâtie en une génération et garde le plus vaste ensemble de vitraux médiévaux conservé en France. Amiens, Reims, Bourges, Beauvais : jamais l’Europe n’avait vu pareille fièvre de bâtir. Ces chantiers duraient des vies entières ; ceux qui posaient les fondations savaient qu’ils ne verraient pas la flèche.

Le peuple des saints

L’alliance n’est pas seulement affaire de rois. Elle a ses figures populaires, et elles sont innombrables. Geneviève, au Vᵉ siècle, dont la Vie raconte qu’elle retint les Parisiens tentés de fuir devant Attila en 451, et qui deviendra la patronne de Paris. Jeanne d’Arc, brûlée à Rouen en 1431, réhabilitée en 1456, canonisée en 1920 et déclarée patronne secondaire de la France en 1922. Vincent de Paul, qui invente au XVIIᵉ siècle une charité organisée : Congrégation de la Mission en 1625, Filles de la Charité avec Louise de Marillac en 1633, galériens, enfants trouvés, malades — l’origine lointaine de tout un pan de l’hôpital français.

Le XIXᵉ siècle, qu’on dit déchristianisé, en produit encore : Jean-Marie Vianney, curé d’Ars de 1818 à 1859, dont le confessionnal attire des dizaines de milliers de pèlerins ; Bernadette Soubirous, à qui une « dame » apparaît dix-huit fois dans la grotte de Massabielle, à Lourdes, entre février et juillet 1858 — la ville deviendra l’un des premiers pèlerinages du monde ; Thérèse Martin, morte à Lisieux à vingt-quatre ans en 1897, canonisée en 1925 et proclamée patronne secondaire de la France par Pie XII en 1944.

Le roi, le pape et la loi

L’alliance ne fut jamais une soumission. Depuis le concordat de Bologne, signé en 1516 entre François Iᵉʳ et Léon X, le roi de France nomme les évêques et les abbés de son royaume. En 1682, l’assemblée du clergé adopte, sous l’inspiration de Bossuet, la Déclaration des Quatre Articles, qui affirme l’indépendance du roi dans le temporel et les libertés de l’Église gallicane. Le titre de fille aînée, lui, n’apparaît que tardivement : on l’attribue d’ordinaire à Lacordaire, dans une conférence donnée à Notre-Dame de Paris en 1841.

La Révolution rompt l’édifice. La Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790, puis le serment exigé des prêtres à partir de novembre 1790, divisent le clergé entre jureurs et réfractaires ; suivent la déportation, l’exécution de prêtres, la fermeture des églises, et en Vendée une insurrection où le refus religieux tient une place centrale — les guerres de Vendée commencent en mars 1793. Le Concordat signé le 15 juillet 1801 entre Bonaparte et Pie VII rétablit le culte public et le traitement du clergé par l’État ; il régira l’Église de France jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, qui met fin au régime concordataire — sauf en Alsace-Moselle, alors allemande, où il demeure.

Ce qu’il reste

Il reste le paysage. Près de quarante mille églises et chapelles, une centaine de cathédrales, des milliers d’abbayes et de calvaires : aucun pays d’Europe n’a hérité d’un tel patrimoine, et l’incendie de Notre-Dame, en avril 2019, a montré ce que la France y tient encore. Il reste le calendrier — Pâques, la Toussaint, l’Assomption, Noël —, les prénoms, les noms de villages presque tous formés sur un saint, les foires nées des pèlerinages, les hôtels-Dieu devenus hôpitaux, les universités sorties des écoles cathédrales.

Il reste enfin une question, posée au Bourget le 1ᵉʳ juin 1980 par un pape polonais devant des centaines de milliers de personnes : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Chacun y répond selon sa conviction. Mais nul, croyant ou non, ne peut traverser ce pays sans lire partout, dans la pierre et dans les mots, la trace de quinze siècles d’alliance.