
Époque · 481 – 751
Les Mérovingiens
De Clovis à Pépin le Bref : le baptême d'un royaume
Le baptême de ClovisAuteur inconnu, vers 1375-1380 — Domaine public
Le vase de Soissons, le baptême de Reims, Vouillé, le bon roi Dagobert, Poitiers : trois siècles où le royaume des Francs devient chrétien, fait de Paris sa capitale et prépare, sous la longue chevelure de ses rois, la naissance de la France.
Reims, un matin de Noël, dans les dernières années du Vᵉ siècle. Les places sont tendues de voiles peints, les églises parées de blanc ; le baptistère embaume la cire et l’encens, au point, écrit Grégoire de Tours, que l’assistance se croyait transportée parmi « les parfums du paradis ». Dans la cuve s’avance, « nouveau Constantin » selon le mot du même chroniqueur, un jeune roi barbare portant la longue chevelure de sa race : Clovis, roi des Francs. Derrière lui, plus de trois mille guerriers attendent leur tour. Et l’évêque Remi prononce les mots que la mémoire n’a plus lâchés : « Courbe doucement la tête, Sicambre : adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Ce matin-là, un royaume barbare entre dans la communion catholique — et commence une histoire qui ne s’appellera la France que bien plus tard.
Le vase de Soissons
Tout avait commencé quinze ans plus tôt. En 481, à Tournai, un adolescent d’environ quinze ans succède à son père Childéric à la tête des Francs saliens : Clovis. Son royaume tient dans un coin de l’ancienne Belgique seconde ; la Gaule n’est plus qu’une mosaïque de peuples — Wisigoths au sud de la Loire, Burgondes sur le Rhône, Alamans vers le Rhin — où survit, autour de Soissons, un dernier lambeau de puissance romaine. En 486, Clovis marche contre son chef, Syagrius, le défait et prend Soissons : le pays entre Somme et Loire passe sous sa loi.
De cette campagne, Grégoire de Tours — qui écrit près d’un siècle après les faits — rapporte la plus fameuse anecdote de nos annales. Parmi le butin figure un vase d’église que l’évêque fait réclamer ; Clovis le demande en sus de sa part ; un guerrier, au nom de la règle du partage, le brise de sa francisque. Le roi se tait. L’année suivante, passant ses troupes en revue, il jette à terre les armes mal tenues de l’homme et, comme celui-ci se baisse, lui fend le crâne : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons. » Récit exemplaire plus que procès-verbal, l’histoire dit du moins ce que fut cette autorité-là : une mémoire qui n’oublie rien.
Le Dieu de Clotilde
Vers 493, Clovis épouse une princesse burgonde, Clotilde, catholique ardente dans un monde où presque tous les rois barbares professent l’arianisme. Elle prêche ; il diffère. Vers 496, à Tolbiac, face aux Alamans, la bataille tourne mal ; Grégoire de Tours raconte qu’au bord du désastre le roi invoque le Dieu de Clotilde et promet de croire s’il est vainqueur. Les Alamans rompent, et Clovis tient parole.
Le baptême est donné à Reims par l’évêque Remi, un 25 décembre. L’année, que la tradition fixe à 496, demeure discutée : les historiens la placent entre 496 et 508. Mais la portée de l’acte, elle, ne se discute pas. Seul parmi les rois germaniques, Clovis embrasse la foi catholique de ses sujets gallo-romains, quand Wisigoths et Burgondes s’obstinent dans l’hérésie d’Arius. Le vainqueur cesse d’être un occupant : la Gaule reconnaît désormais dans le Franc son défenseur naturel. L’alliance du roi et de l’Église, qui portera toute notre histoire, est née dans le baptistère de Reims.
Vouillé et Paris capitale
Restait le plus puissant des voisins : le royaume wisigoth d’Alaric II, étendu de la Loire à l’Espagne. Grégoire de Tours prête à Clovis, avant la campagne, cette parole :
Je supporte avec grand-peine que ces ariens possèdent une partie des Gaules. Marchons avec l’aide de Dieu et, après les avoir vaincus, réduisons le pays en notre pouvoir.
— Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre II
Au printemps de 507, dans la plaine de Vouillé, près de Poitiers, la cavalerie franque enfonce l’armée wisigothe ; Alaric II est tué — de la main même de Clovis, veut la tradition. L’Aquitaine passe aux Francs, et l’empereur d’Orient Anastase envoie au vainqueur les insignes consulaires. Clovis fixe alors le siège de son royaume à Paris, la ville de sainte Geneviève, et y bâtit l’église des Saints-Apôtres, où il reposera près d’elle. En juillet 511, il réunit à Orléans une trentaine d’évêques : premier concile du royaume franc, première pierre de l’alliance du trône et de l’autel. Sous son règne enfin, selon toute vraisemblance, est mise par écrit la loi salique. Quand il meurt à Paris, en novembre 511, il laisse aux Francs presque toute la Gaule.
Reines, moines et bon roi Dagobert
Il laisse aussi une coutume lourde d’orages : le royaume, patrimoine de famille, se partage entre les fils. Divisé en 511 entre les quatre fils de Clovis, réuni sous Clotaire Ier (558-561), partagé de nouveau, il se fige en trois ensembles rivaux — Neustrie, Austrasie, Bourgogne. Deux reines, Brunehaut et Frédégonde, y mènent quarante ans de vengeances et de meurtres, jusqu’au supplice de Brunehaut, livrée à un cheval indompté en 613 : sang que le récit rapporte sans l’atténuer ni s’y complaire. Vainqueur de cette longue querelle, Clotaire II réunit tout l’héritage.
Son fils Dagobert (629-639) est le dernier grand Mérovingien. Entouré de conseillers d’Église et d’un orfèvre de génie, Éloi, monnayeur devenu trésorier du royaume puis évêque de Noyon, il rend la justice, frappe bonne monnaie, tient les grands en respect et comble de ses dons l’abbaye de Saint-Denis, où il choisit son tombeau : premier roi de la longue lignée qui fera de la basilique la nécropole de la monarchie.
Pendant que les palais s’entredéchirent, l’Église bâtit. Vers 590, un moine venu d’Irlande, Colomban, fonde Luxeuil aux marches des Vosges ; sa règle austère conquiert l’aristocratie franque, et de Luxeuil essaiment des dizaines de monastères — Jouarre, Faremoutiers, Remiremont. Les évêques défendent et administrent les cités ; les moines défrichent, copient, enseignent ; des saints évangélisent les campagnes, Amand chez les Flamands, Ouen à Rouen, Wandrille sur la basse Seine. Dans le désordre des royaumes, c’est l’Église qui, patiemment, fait la Gaule chrétienne.
Les maires du palais
Après Dagobert, la race de Clovis s’étiole en règnes brefs et en rois enfants. La postérité les appellera « rois fainéants » — l’expression, forgée bien des siècles plus tard, est injuste pour des princes surtout désarmés — et le portrait vient du camp des vainqueurs : Éginhard, biographe de Charlemagne, peindra le dernier Mérovingien siégeant, chevelure flottante et barbe pendante, promené de domaine en domaine dans un chariot à bœufs que mène un bouvier. La réalité du pouvoir appartient aux maires du palais, intendants devenus maîtres. En 687, à Tertry, Pépin de Herstal, maire d’Austrasie, défait les Neustriens et réunit sous sa main tous les royaumes francs.
Son fils Charles Martel fait davantage : en octobre 732, entre Tours et Poitiers, il brise l’armée d’Abd al-Rahman montée d’Espagne — la postérité lui donnera le surnom de Martel, le marteau. À sa mort, en 741, il est enseveli à Saint-Denis parmi les rois : tout est dit. Son fils Pépin le Bref n’a plus qu’à conclure. En 751, fort de la réponse du pape Zacharie — mieux vaut, rapportent les annales carolingiennes, appeler roi celui qui détient le pouvoir —, il fait tondre Childéric III, l’enferme en un monastère et se fait élire roi à Soissons, où il reçoit l’onction sainte. La longue chevelure des Mérovingiens tombe sous les ciseaux ; une autre maison, qui donnera Charlemagne, commence.
Pourquoi l’œuvre de Clovis n’a-t-elle pas suffi à fonder la France ? Jacques Bainville a proposé une réponse qui vaut pour toute cette époque : « Peut-être cette monarchie franque avait-elle réussi trop vite et lui manquait-il d’être l’effet de la patience et du temps. » Il faudra les Capétiens, et leur art d’attendre, pour que dure ce que les Mérovingiens n’avaient fait que commencer.
Ce qu’il reste
Trois siècles réputés obscurs, et pourtant fondateurs. Le baptême de Reims a fait plus qu’un chrétien : il a scellé l’alliance de la France et de l’Église, et pendant plus de mille ans les rois viendront chercher à Reims l’onction de Remi — la légende de la sainte ampoule, née plus tard sous la plume de l’archevêque Hincmar, dira même que le saint chrême en fut apporté du ciel. Paris est capitale depuis Clovis ; Saint-Denis a gardé les tombeaux des rois ; la loi salique resurgira au XIVᵉ siècle pour régler la succession du trône.
La mémoire populaire, elle, a retenu le vase de Soissons, appris à ses enfants le bon roi Dagobert — que le XVIIIᵉ siècle habillera d’une chanson moqueuse — et donné à Clovis la première place dans la galerie des rois. Le nom même du pays vient de ces guerriers : du royaume des Francs est sortie la France, et de son plus ancien baptistère, son plus vieux souvenir.