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Histoire de France
Sainte Geneviève veillant sur Paris, par Miguel Hermoso Cuesta

Grand personnage

Sainte Geneviève

La patronne de Paris

Sainte Geneviève veillant sur ParisMiguel Hermoso Cuesta, 2013 — CC BY-SA 3.0

Une vierge consacrée tient tête à Attila, nourrit Paris affamée et gagne l'oreille des premiers rois francs. De Nanterre au Panthéon, quinze siècles durant, Geneviève n'a cessé de veiller sur sa ville : elle est la patronne de Paris.

Au printemps de 451, une rumeur glace la Gaule : Attila a franchi le Rhin. Metz vient de brûler, la veille de Pâques dit-on ; les cités de l’Est tombent l’une après l’autre, et la horde des Huns roule vers l’ouest. Dans Paris, bourgade serrée dans son île derrière les bras de la Seine, c’est la panique : on charge les barques, on attelle les chariots, on veut fuir vers des villes que l’on croit plus sûres. Une femme d’une trentaine d’années se dresse seule contre la débâcle. Elle rassemble les mères de famille dans le baptistère, leur commande de jeûner et de prier ; aux hommes, elle affirme que les cités où ils comptent se réfugier seront ravagées, mais que Paris, gardée par le Christ, ne sera pas touchée. On la traite de prophétesse de malheur ; il s’en faut de peu, dit sa Vie, qu’on ne la lapide ou qu’on ne la jette au fleuve. Elle tient bon. Les Huns passeront au large.

L’enfant de Nanterre

Geneviève naît vers 420 à Nanterre, gros bourg des bords de Seine, dans cette Gaule romaine finissante où l’Empire se défait et où l’Église, déjà, tient debout ce qui peut l’être. Ses parents, Sévère et Gérontia, comptent parmi les notables du lieu — la légende tardive qui fit d’elle une petite bergère est touchante, mais sans fondement. Presque tout ce que l’on sait d’elle vient d’un seul livre, la Vita sanctae Genovefae, rédigée vers 520, moins de vingt ans après sa mort : source précieuse, mêlée de merveilleux, que la critique discute sans la récuser.

Vers 429, deux évêques font halte à Nanterre : Germain d’Auxerre et Loup de Troyes, en chemin vers la Bretagne insulaire où ils vont combattre l’hérésie pélagienne. Dans la foule venue chercher la bénédiction, Germain distingue une fillette, l’interroge, annonce à ses parents qu’elle sera grande devant Dieu, et lui demande si elle veut se donner au Christ. Elle le veut. Sa Vie raconte qu’il lui remit une monnaie de bronze marquée d’une croix, qu’elle porta au cou en guise d’unique parure, elle qui ne voulut jamais ni perles ni or.

Vers sa quinzième année, elle reçoit le voile des vierges consacrées ; à la mort de ses parents, elle s’établit à Paris chez sa marraine. L’ascèse que décrit sa Vie est effrayante : du pain d’orge et des fèves, deux repas par semaine, le jeudi et le dimanche — régime qu’elle n’adoucira que passé cinquante ans, sur l’ordre des évêques, d’un peu de poisson et de lait. Mais cette pénitente n’a rien d’une recluse : elle va, elle veille, elle console ; elle est de ces vierges chrétiennes qui vivent dans le siècle et y font, à hauteur de ville, l’ouvrage de la charité.

Le fléau de Dieu

L’orage de 451 la révèle. Quand la terreur des Huns jette les Parisiens sur les routes, elle est presque seule à parler de rester, et sa fermeté manque de lui coûter la vie : sa Vie rapporte que des habitants exaspérés songèrent à la lapider ou à la noyer, et qu’il fallut l’arrivée d’un archidiacre d’Auxerre, rappelant à la foule ce que le grand Germain avait prédit d’elle, pour retourner les esprits.

Geneviève persuada aux mères de famille de s’adonner aux jeûnes, aux prières et aux veilles, afin d’écarter, comme Judith et Esther, le désastre qui menaçait.

Vita sanctae Genovefae (Vie de sainte Geneviève), vers 520

Les faits lui donnent raison. Attila ne descend pas sur Paris : il marche sur Orléans, dont l’évêque Aignan anime la résistance, et doit se retirer à l’approche de l’armée romaine. En juin 451, aux champs Catalauniques, près de Troyes, le patrice Aetius — dernier grand soldat de la Gaule romaine —, uni aux Wisigoths du roi Théodoric, qui meurt dans la mêlée, aux Francs et aux Burgondes, inflige au conquérant son premier grand revers. Attila repasse le Rhin ; la Gaule respire. Les historiens observent que la route des Huns visait la Loire plus que la modeste cité des Parisii, et que Paris ne fut peut-être jamais sur leur chemin. Qu’importe au fond : ce que la ville retint, c’est qu’une femme seule avait refusé la peur, et que la promesse fut tenue. De ce jour, Paris a une protectrice.

Le blé de la Seine

Les années qui suivent sont plus obscures et non moins rudes. Rome s’efface ; les Francs de Childéric tiennent le pays et bloquent la ville — sa Vie parle d’un blocus de dix années, sans doute intermittent, que les historiens peinent à dater. La famine s’installe. Alors la vierge se fait nautonière : elle arme des barques, remonte la Seine puis l’Aube jusqu’à Arcis-sur-Aube et Troyes, y rassemble du blé, affronte au retour les dangers du fleuve, puis fait cuire le pain et le distribue elle-même aux affamés. Ce n’est plus un prodige, c’est une œuvre : la première grande figure de l’histoire de Paris est une femme qui a nourri sa ville.

Le chef franc, tout païen qu’il est, la respecte. La Vita raconte que Childéric, voulant faire exécuter des prisonniers, sortit un jour de Paris et fit fermer les portes derrière lui, pour que Geneviève ne pût venir lui arracher leur grâce — et que la porte s’ouvrit d’elle-même devant elle, sans qu’une main l’eût touchée. Les captifs eurent la vie sauve. La scène est légendaire ; le pouvoir d’intercession, lui, est un fait : dans la Gaule qui change de maîtres, l’autorité morale a pris le visage d’une vierge consacrée.

La conseillère des rois

Avec Clovis, fils de Childéric, ce crédit devient une alliance. Le jeune roi, dont le règne ouvre le temps des Mérovingiens, l’écoute et libère à sa prière des captifs ; elle vit ce païen devenir, par le baptême de Reims, le premier roi chrétien des Francs. La Vita lui attribue aussi l’initiative de la première basilique élevée sur la tombe de saint Denis, premier évêque de Paris et martyr. Et c’est elle, veut la tradition, qui inspira à Clovis d’élever sur la hauteur de la rive gauche une basilique dédiée aux saints apôtres Pierre et Paul.

Elle ne la verra pas achevée. Geneviève meurt vers 502, âgée, dit sa Vie, de plus de quatre-vingts ans, et son corps est déposé dans cette église que la reine Clotilde fera terminer. Clovis l’y rejoint en 511, Clotilde en 545 : le premier roi chrétien des Francs a voulu dormir près de la vierge de Nanterre. Bientôt le peuple ne dira plus « les Saints-Apôtres » mais « Sainte-Geneviève », et la colline entière prendra son nom : la montagne Sainte-Geneviève.

Ce qu’il reste

Peu de figures ont veillé si longtemps sur une ville. L’abbaye Sainte-Geneviève couronna sa colline pendant plus de mille ans — le lycée Henri-IV en garde le clocher, qu’on nomme tour Clovis. L’église neuve voulue par Louis XV après son vœu de Metz, en 1744, dessinée par Soufflot pour la sainte et achevée en 1790, est devenue dès 1791 le Panthéon ; sous ses voûtes, Puvis de Chavannes a peint à la fin du XIXᵉ siècle Sainte Geneviève veillant sur Paris. La Révolution avait dispersé ses restes — châsse fondue, reliques brûlées en place de Grève en 1793 —, mais Saint-Étienne-du-Mont, au flanc de la montagne, abrite toujours la châsse dorée qui contient une pierre de son tombeau primitif, entourée chaque 3 janvier, jour de sa fête, d’une foule fidèle.

Car Paris n’a jamais cessé de l’appeler dans ses périls. En 1129, l’épidémie du mal des ardents cesse, dit la tradition, quand sa châsse est portée en procession. En septembre 1914, l’ennemi à quelques lieues, les Parisiens vinrent en foule la prier, et la victoire de la Marne parut à beaucoup une réponse. Depuis 1928, la statue de Landowski, dressée sur le pont de la Tournelle, regarde l’amont du fleuve, d’où vinrent si souvent les dangers. Patronne de Paris, patronne de la gendarmerie depuis 1962, Geneviève est la première en date de ces figures qui ont fait de la France la fille aînée de l’Église : avant Clovis baptisé, avant les cathédrales, il y eut, dans une île au milieu du fleuve, une femme qui crut plus fort que la peur.