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Histoire de France
Portrait de Molière, par Rijksmuseum

Chef-d’œuvre · Littérature

Le théâtre de Molière

Portrait de MolièreRijksmuseum, 1833 — CC0

Fils du tapissier du roi, il renonce à la charge pour les tréteaux, connaît la faillite, la prison pour dettes et treize ans de province. Il en revient pour faire rire la France d'elle-même — et lui laisser sa langue.

Le 24 octobre 1658, dans la salle des Gardes du vieux Louvre, une troupe de province joue devant un roi de vingt ans. On a dressé un théâtre de fortune ; la cour regarde de haut ces comédiens revenus des grands chemins. Ils donnent Nicomède, une tragédie de Corneille — et la tragédie tombe à plat. Alors leur chef s’avance vers la rampe, s’excuse avec une politesse ironique et propose d’ajouter « un de ces petits divertissements » qui lui ont valu quelque réputation en province. On lève de nouveau la toile sur une farce perdue depuis, Le Docteur amoureux. Le roi rit. Toute la France, pendant quinze ans, va rire avec lui.

Le fils du tapissier

Jean-Baptiste Poquelin, baptisé à Paris le 15 janvier 1622, est né dans une aisance bourgeoise que rien n’obligeait à quitter. Son père est tapissier ordinaire du roi : une charge honorable, transmissible, qui donne le droit de faire le lit du souverain et de le suivre en voyage. L’enfant en reçoit la survivance ; il fait de bonnes études chez les jésuites du collège de Clermont, prend même des inscriptions de droit. Puis, en 1643, il renonce à tout. Il a vingt et un ans, il aime Madeleine Béjart, il aime le théâtre : il signe avec les Béjart l’acte de société de l’Illustre-Théâtre et prend le nom sous lequel il entrera dans la langue française.

La suite est un désastre. La troupe s’installe dans un jeu de paume, la salle ne se remplit pas, les dettes s’accumulent, et l’été 1645 le jeune Molière est emprisonné quelques jours au Châtelet pour n’avoir pu payer un marchand chandelier. Son père le tire de là. Beaucoup en seraient revenus au métier paternel. Molière prend la route.

Treize années durant, de 1645 à 1658, il parcourt le Languedoc, la Guyenne, le Lyonnais, la vallée du Rhône, protégé par le duc d’Épernon puis par le prince de Conti. Ce sont ses véritables humanités : il apprend à monter une salle, à conduire des comédiens, à sentir d’où vient le rire d’un public de marchands et de notables. C’est là qu’il écrit ses premières comédies en vers — L’Étourdi à Lyon en 1655, Le Dépit amoureux à Béziers l’année suivante. Quand la troupe reparaît à Paris, ce n’est pas une troupe débutante : c’est une machine rodée par le pavé des provinces.

Les Précieuses et la faveur du roi

Le roi accorde aux comédiens la salle du Petit-Bourbon et la protection de son frère : ils seront la « Troupe de Monsieur ». Le 18 novembre 1659, ils donnent Les Précieuses ridicules. Le succès est immédiat et scandaleux : pour la première fois, une comédie prend pour cible non des types abstraits venus d’Italie, mais les ridicules d’un salon parisien reconnaissable. Paris se presse ; on double le prix des places.

Tout s’enchaîne alors très vite. En 1661, le Petit-Bourbon démoli, la troupe passe au Palais-Royal, la salle bâtie par Richelieu, et y restera jusqu’à la fin. En décembre 1662, L’École des femmes déclenche la première grande querelle littéraire du siècle : on accuse Molière d’obscénité, d’impiété, de mauvais français. Il répond par du théâtre — La Critique de l’École des femmes, puis L’Impromptu de Versailles, où il fait jouer à ses comédiens leur propre rôle. La faveur de Louis XIV ne se dément pas : une pension d’auteur en 1663, et en février 1664 le roi tient sur les fonts baptismaux le premier fils du comédien. L’enfant mourra dans l’année ; l’honneur, lui, restera.

La bataille de Tartuffe

En mai 1664, au milieu des fêtes des Plaisirs de l’Île enchantée données dans les jardins de Versailles, Molière fait entendre les trois premiers actes d’une pièce nouvelle : Tartuffe. Un dévot d’imposture s’installe dans une maison honnête, en gouverne le maître, convoite sa femme et manque de le dépouiller. Le parti dévot se soulève ; l’archevêque de Paris menace d’excommunication qui la jouerait ou la lirait. Le roi, qui a ri, interdit les représentations publiques.

Molière se bat cinq ans. Il remanie, adoucit, rebaptise son personnage, fait jouer en août 1667 une version prudente sous le titre de L’Imposteur : elle est suspendue au lendemain de la première. Il écrit au roi trois placets où le comédien parle en homme de lettres et en sujet fidèle :

Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle. […] Les originaux enfin ont fait supprimer la copie.

— Molière, Premier placet présenté au roi sur la comédie du Tartuffe, 1664

L’autorisation vient le 5 février 1669. La pièce fait l’un des plus grands succès du siècle. Molière avait tenu bon là où l’on pouvait tout perdre.

Le rire et le vertige

Ces mêmes années sont d’une fécondité qui laisse songeur. Dom Juan en février 1665 — un grand seigneur méchant homme, foudroyé à la fin, mais qui aura eu le temps de tout dire ; la pièce est retirée après une quinzaine de représentations et ne sera imprimée qu’après la mort de l’auteur. Le Misanthrope en juin 1666, où le rire se fait si grave qu’on ne sait plus s’il faut rire d’Alceste ou l’admirer. Puis Amphitryon, George Dandin, L’Avare en 1668 — une comédie en prose sur un père qui préfère sa cassette à ses enfants.

Molière est en même temps l’ordonnateur des divertissements royaux, et il invente pour cela un genre : la comédie-ballet, où le récit, la danse et la musique se répondent. Sa collaboration avec Jean-Baptiste Lully donne une suite de chefs-d’œuvre dont le plus éclatant, Le Bourgeois gentilhomme, est créé devant le roi au château de Chambord le 14 octobre 1670. Monsieur Jourdain découvrant qu’il fait de la prose sans le savoir est resté l’une des scènes les plus jouées du répertoire français. L’alliance se rompt en 1672, quand Lully obtient le privilège de l’Académie royale de musique et le monopole qui va avec : la musique de Lully prendra sans lui le chemin de l’opéra, tandis que Molière se tourne vers Marc-Antoine Charpentier. Restent Les Fourberies de Scapin, Les Femmes savantes — et une farce sur la médecine.

Le quatrième soir

Le Malade imaginaire est créé au Palais-Royal le 10 février 1673. Molière, qui souffre depuis des années d’une maladie de poitrine, y joue lui-même Argan, le malade qui se croit mourant. Le 17 février, à la quatrième représentation, pris d’une convulsion pendant la cérémonie burlesque qui clôt la pièce, il achève cependant son rôle. On le ramène chez lui, rue de Richelieu ; une hémorragie l’emporte dans la nuit. Il a cinquante et un ans.

Vient alors la dernière épreuve. Le rituel du diocèse de Paris exclut les comédiens des sacrements tant qu’ils n’ont pas renoncé à leur métier ; Molière est mort sans prêtre et sans cette renonciation. Sa veuve, Armande Béjart, va trouver le roi. Sur son intervention, l’archevêque autorise une inhumation religieuse, mais réduite au silence : deux prêtres seulement, sans pompe, hors des heures du jour. Le soir du 21 février 1673, à la lueur des flambeaux, le premier comédien de France est porté en terre au cimetière Saint-Joseph. La tradition veut qu’une foule considérable ait suivi le convoi ; les témoignages en sont tardifs.

Ce qu’il reste

Sept ans plus tard, le 21 octobre 1680, Louis XIV réunit par ordonnance les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne et ceux qui continuaient la troupe de Molière : la Comédie-Française est née. On l’appelle depuis « la maison de Molière », et elle est la plus ancienne troupe encore en activité au monde. On y conserve le fauteuil d’Argan, celui du quatrième soir — une relique de bois qui dit tout d’un homme mort à sa tâche.

Le reste est dans les bouches. Tartuffe, harpagon, le médecin malgré lui, précieuse, les femmes savantes : Molière a donné à la France une part de son vocabulaire moral, et c’est pourquoi l’on dit d’elle qu’elle parle la langue de Molière — l’un des très rares peuples à nommer sa langue du nom d’un écrivain, et le seul à avoir choisi pour cela un auteur comique. Il demeure l’auteur le plus joué de la Comédie-Française et le dramaturge français le plus représenté dans le monde. De tout le Grand Siècle, qui aimait pourtant la pompe et le cothurne, c’est le rire qui aura le mieux tenu.