
Chef-d’œuvre · Littérature
Descartes et Pascal
René DescartesFrans Hals, 1649 — Domaine public
En 1637, un gentilhomme tourangeau publie en français, et non en latin, une méthode pour bien conduire sa raison. Vingt-cinq ans plus tard, un Auvergnat qui a inventé la machine à calculer, le vide et le calcul des probabilités laisse en mourant des fragments qui restent le plus beau livre de notre langue.
Le 19 septembre 1648, un magistrat de Clermont nommé Florin Périer monte au sommet du Puy de Dôme avec un tube de verre, une cuve et seize livres de mercure. Son beau-frère, malade à Paris, lui a écrit exactement ce qu’il doit faire : mesurer la hauteur du mercure dans le tube au pied de la montagne, laisser un témoin sur place pour la surveiller toute la journée, remonter la même mesure à mille mètres. Périer trouve une différence de trois pouces et une ligne et demie. La conclusion est sans appel : ce qui soutient le mercure dans le tube n’est pas l’horreur du vide, c’est le poids de l’air au-dessus de nous — et cet air pèse moins haut qu’en bas. Le beau-frère a vingt-cinq ans. Il s’appelle Blaise Pascal, et il vient d’inventer, avec le protocole expérimental moderne, la conviction qu’une idée d’Aristote ne survit pas à une montagne.
Descartes : recommencer à zéro
Onze ans plus tôt, en juin 1637, un ancien élève des jésuites de La Flèche, engagé volontaire dans plusieurs armées d’Europe puis retiré en Hollande, fait paraître anonymement à Leyde un volume qui contient trois traités de science — la dioptrique, les météores, la géométrie — précédés d’une préface de soixante pages. C’est la préface qui a changé le monde : le Discours de la méthode.
Descartes y raconte, à la première personne, comment il a décidé de ne plus rien tenir pour vrai qu’il ne connût évidemment être tel. Il écarte tout : les livres anciens, les leçons de ses maîtres, le témoignage de ses sens, jusqu’aux démonstrations mathématiques — puisqu’un malin génie pourrait l’y tromper. Il ne reste alors qu’une seule chose que le doute ne puisse atteindre : que celui qui doute existe. « Je pense, donc je suis. » De ce point d’appui unique, il entreprend de reconstruire la totalité du savoir, selon quatre règles — l’évidence, l’analyse, l’ordre, le dénombrement complet.
Et il l’écrit en français. Le fait est capital, et il s’en explique au dernier chapitre :
Si j’écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu’en latin, qui est celle de mes précepteurs, c’est à cause que j’espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu’aux livres anciens.
— René Descartes, Discours de la méthode, sixième partie
En une phrase, la philosophie quitte le clergé savant pour entrer chez les gens : c’est le jour où la langue française devient une langue de pensée. Descartes n’est pas qu’un philosophe, du reste — il a fondé la géométrie analytique en rapportant les courbes à deux axes, énoncé la loi de la réfraction et expliqué l’arc-en-ciel. Il mourra à Stockholm en 1650, d’une pneumonie prise à donner des leçons de philosophie à la reine Christine à cinq heures du matin.
Pascal : tout, en trente-neuf ans
Pascal n’a pas eu le temps d’être une seule chose. À seize ans il rédige un Essai pour les coniques que Descartes croit d’abord écrit par son père. De dix-neuf à vingt-deux ans, il construit pour ce père, receveur des tailles à Rouen, une machine à additionner et soustraire à roues dentées et report automatique — la Pascaline, dont une vingtaine d’exemplaires furent fabriqués et neuf subsistent : le premier calculateur mécanique de l’histoire à avoir vraiment fonctionné. Il établit le principe de l’hydrostatique qui porte son nom, et invente en 1654, dans un échange de lettres avec Pierre de Fermat sur un problème de jeu de dés, le calcul des probabilités — dont vivent aujourd’hui les assurances, la physique et la finance. En 1662, quelques mois avant de mourir, il lance dans Paris les « carrosses à cinq sols », voitures à itinéraire et à tarif fixes : le premier transport en commun du monde.
Puis il y a l’autre versant. Dans la nuit du 23 novembre 1654, Pascal vit une expérience mystique dont il écrit aussitôt le récit sur un papier qu’il coudra dans la doublure de son habit et portera jusqu’à sa mort — on ne l’y découvrira qu’après. Il se range du côté de Port-Royal, et publie en 1656 et 1657, sous un faux nom, les dix-huit Lettres provinciales contre la morale des jésuites : c’est le premier grand pamphlet de la prose française, et le modèle avoué de Voltaire.
Enfin les Pensées. Il travaillait à une apologie de la religion chrétienne ; il est mort le 19 août 1662 en laissant des liasses de fragments, publiés en 1670. On y trouve, sans système, les phrases les plus courtes et les plus vastes de notre langue : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » ; « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » ; « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. »
Deux Français opposés en tout
Ils ne se sont vus qu’une fois, en septembre 1647, et se sont mal entendus, notamment sur le vide. Tout les sépare. Descartes fait de la raison un instrument souverain, capable de reconstruire le monde ; Pascal lui assigne des limites et confie le reste au cœur. Descartes fonde une méthode et l’écrit en ordre ; Pascal ne laisse que des éclats. Descartes cherche la certitude, Pascal montre la misère de l’homme sans Dieu. Et pourtant ces deux versants forment une même chose : l’esprit français dans son exercice le plus caractéristique, celui qui exige des démonstrations et se méfie des autorités, dont l’Encyclopédie sera un siècle plus tard le monument collectif.
Ce qu’il reste
Il reste des mots du langage courant : cartésien, qui n’a d’équivalent dans aucune autre langue sans passer par le nôtre ; le pascal, unité de pression du système international ; le Pascal, langage de programmation ; les coordonnées cartésiennes que tout écolier trace. Il reste une tradition scientifique que la France des sciences n’a plus interrompue, de Fermat à Laplace, de Laplace à Poincaré.
Il reste enfin deux tombeaux parisiens à quelques centaines de mètres l’un de l’autre : Descartes à Saint-Germain-des-Prés, où ses restes furent rapportés de Suède en 1667, et Pascal à Saint-Étienne-du-Mont. Deux hommes qui, en trente ans, ont donné à la France son outil de pensée et son doute — et qui ont écrit tous les deux en français, ce qui n’allait pas de soi.