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Histoire de France
La cour royale du château de Versailles, à la nuit tombante, par Denis Cheyrouze

Chef-d’œuvre · Architecture

Versailles

La cour royale du château de Versailles, à la nuit tombanteDenis Cheyrouze, 2016 — Tous droits réservés

D'un pavillon de chasse perdu dans les marais, Louis XIV fit en un demi-siècle le décor que la France offrit à sa propre grandeur — et que l'Europe entière, de Vienne à Saint-Pétersbourg, s'épuisa ensuite à copier.

Le 17 août 1661, à Vaux-le-Vicomte, le surintendant des finances Nicolas Fouquet reçoit son roi. La tradition parle de plusieurs milliers d’invités ; il y a un festin ordonné par Vatel, une comédie-ballet de Molière écrite pour la soirée, un feu d’artifice qui embrase le ciel au-dessus des jardins neufs. Tout est parfait, et tout est de trop : le jeune Louis XIV, vingt-deux ans, maître de son royaume depuis cinq mois seulement, mesure ce soir-là qu’un serviteur possède un décor que le roi n’a pas. Le 5 septembre, moins de trois semaines plus tard, Fouquet est arrêté à Nantes. Le roi ne se contente pas de le briser : il lui prend son équipe — l’architecte Louis Le Vau, le peintre Charles Le Brun, le jardinier André Le Nôtre — et les envoie à quatre lieues de Paris, vers un vallon marécageux où son père avait bâti un rendez-vous de chasse en brique et en pierre. Versailles commence là.

Le pavillon de cartes de Louis XIII

Le lieu ne valait rien et personne ne s’en cachait. Saint-Simon, qui écrira ses Mémoires une génération plus tard, dira de Versailles :

Le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent qui n’y peut être bon.

— Saint-Simon, Mémoires

C’était précisément l’intérêt de l’affaire. Fontainebleau tenait de François Iᵉʳ, Saint- Germain de plusieurs règnes, le Louvre de tous : Versailles ne tiendrait que de lui. Le roi refusa toujours d’abattre le petit château de son père — le cœur de brique rose et de chaînages de pierre qu’on voit encore au fond de la cour de Marbre — et son premier ministre s’en désola. Colbert, qui rêvait d’achever le Louvre et de donner à la monarchie un palais dans sa capitale, écrivit au roi en 1663 que cette maison-là regardait bien davantage le plaisir de Sa Majesté que sa gloire. Il se trompait rarement ; il se trompa cette fois.

Trois campagnes et un demi-siècle

L’œuvre se bâtit par vagues. La première, dans les années 1660, embellit et meuble ce qui existe. La deuxième donne au château sa silhouette : entre 1668 et 1670, Le Vau enveloppe le pavillon de Louis XIII d’un manteau de pierre à l’italienne, tourné vers l’ouest et vers les jardins, avec une grande terrasse à l’étage. Le Vau meurt en 1670 ; François d’Orbay achève.

La troisième campagne est celle de Jules Hardouin-Mansart, premier architecte du roi, et c’est elle qui fait Versailles. Il ferme la terrasse de Le Vau pour y loger, de 1678 à 1684, la galerie des Glaces : soixante-treize mètres de long, dix-sept fenêtres auxquelles répondent dix-sept arcades garnies de trois cent cinquante-sept miroirs, une voûte où Le Brun peint le règne lui-même — non plus les dieux de la fable, mais le roi en personne gouvernant par ses propres armes. Ces glaces sont un manifeste : Venise en tenait le monopole et le secret, et la Manufacture royale des glaces, née de la volonté de Colbert en 1665, les fabriqua en France. Le luxe, ici, est une politique industrielle.

Hardouin-Mansart poursuit sans relâche : l’aile du Midi (1679-1682), l’aile du Nord (1685-1689), les Écuries face au château, l’Orangerie et ses voûtes cyclopéennes (1684-1686) où hivernent plus de mille arbres, le Grand Trianon de marbre rose (1687), bâti en une saison sur les ruines du Trianon de porcelaine. La dernière pierre du règne est la chapelle royale, commencée en 1699 et achevée en 1710 par Robert de Cotte : un vaisseau gothique par la structure, antique par les colonnes, où le roi entendait la messe depuis la tribune, tourné vers l’autel, tandis que la cour, en bas, était tournée vers lui.

Le Nôtre, ou la nature commandée

Les jardins ne sont pas l’écrin du château : ils en sont l’égal. Le Nôtre y impose la grande perspective ouest, qui part du parterre d’Eau, descend par la fontaine de Latone, file le long du Tapis vert, franchit le bassin d’Apollon où le char du Soleil surgit des eaux, et se perd dans le Grand Canal — près de mille sept cents mètres taillés dans la plaine, sur lesquels naviguait une flottille et, l’hiver, glissaient les traîneaux. De part et d’autre, les bosquets : salles de verdure closes, chacune une surprise, chacune un théâtre.

Restait l’eau, absente du plateau. On la chercha partout : étangs drainés, aqueducs, détournement de la rivière d’Eure dont le chantier, à la fin des années 1680, coûta selon les témoignages du temps la vie à des milliers de soldats employés au terrassement. On construisit surtout, de 1681 à 1684, la machine de Marly, quatorze roues battant la Seine pour élever son eau de plus de cent cinquante mètres jusqu’aux réservoirs : la plus grande machine hydraulique d’Europe, admirée comme une merveille et toujours insuffisante. Les fontainiers, dit-on, suivaient le roi à distance en se signalant par sifflets, pour n’ouvrir les jeux d’eau que devant lui.

C’est dans ce décor que le règne se donne en spectacle. Du 7 au 13 mai 1664, les Plaisirs de l’Île enchantée mêlent carrousel, festins, machines et théâtre : Molière y joue, Lully y fait sonner ses violons, et l’Europe apprend qu’il existe en France une cour où l’art est un instrument de gouvernement.

6 mai 1682 : le royaume déménage

Ce jour-là, Louis XIV installe à Versailles sa cour et son gouvernement. Le chantier n’est pas fini — il ne le sera jamais tout à fait — et l’on vit au milieu des gravats ; qu’importe. Des milliers de courtisans, de serviteurs, de gardes et de commis s’entassent dans les combles et les entresols pour être là où tout se décide. Selon les états des Bâtiments du roi, le chantier employa aux plus fortes années plusieurs dizaines de milliers d’hommes, ouvriers et régiments confondus.

Alors s’invente l’étiquette, cette mécanique d’horloge où chaque geste du souverain devient une charge et chaque charge une faveur : le lever et le coucher, le grand couvert où le roi mange en public, le droit de tenir le bougeoir, le tabouret disputé entre duchesses. Ce cérémonial n’est pas une vanité : c’est un moyen de tenir sous les yeux du maître une noblesse qui, deux générations plus tôt, faisait la Fronde. Le roi lui-même rédigea de sa main, en plusieurs versions, une Manière de montrer les jardins de Versailles : il prescrivait l’itinéraire, l’ordre des bassins, l’endroit exact où s’arrêter pour regarder. Jusqu’à la promenade, tout était écrit.

Ce qu’il reste

Le modèle fut irrésistible. Schönbrunn à Vienne, Peterhof sur la Baltique, Caserte au royaume de Naples, Herrenchiemsee que Louis II de Bavière fit copier jusqu’au détail : un siècle et demi durant, régner en Europe voulut dire bâtir son Versailles, parler français et danser sur des menuets. C’est le triomphe le plus durable du Grand Siècle : la France n’a pas seulement imposé ses armes, elle a imposé son goût.

Le 6 octobre 1789, la famille royale quitta le château pour Paris ; elle n’y revint jamais, et le palais vidé faillit disparaître. Louis-Philippe le sauva en le transformant en musée dédié « À toutes les gloires de la France », inauguré en 1837. La galerie des Glaces, elle, allait connaître deux journées d’histoire européenne : l’Empire allemand y fut proclamé le 18 janvier 1871, sous l’occupation ; le traité de paix y fut signé le 28 juin 1919, sous les mêmes voûtes et par une volonté délibérée de symétrie. Inscrit au patrimoine mondial en 1979, le domaine accueille aujourd’hui environ huit millions de visiteurs par an. Ils viennent voir, sans toujours le savoir, l’idée qu’un royaume s’est faite de lui-même — et qui tient encore debout.