Aller au contenu
Histoire de France
Les Champs-Élysées et l'Arc de triomphe, 26 août 1944, par Jack Downey, U.S. Office of War Information

Chef-d’œuvre · Architecture

L'Arc de triomphe

Les Champs-Élysées et l'Arc de triomphe, 26 août 1944Jack Downey, U.S. Office of War Information, 1944 — Domaine public

Napoléon l'a décrété après Austerlitz pour que ses soldats rentrent chez eux sous un arc de triomphe. Il n'est passé dessous qu'une fois, mort, en 1840. Depuis 1921, un inconnu y repose pour six cents mille autres, et sa flamme n'a jamais été éteinte.

Chaque soir, à dix-huit heures trente, quelques personnes se rassemblent sous la voûte, un clairon sonne, et un ancien combattant ravive au moyen d’un glaive de bronze une flamme qui brûle au ras du sol, dans une vasque, au centre d’une dalle de granit. La cérémonie dure un quart d’heure. Elle a lieu tous les jours depuis le 11 novembre 1923, sans une seule interruption — pas même pendant les quatre années où l’armée allemande défilait à quelques mètres de là. C’est, avec la relève de la garde à Londres, le plus ancien rituel quotidien d’Europe, et il est rendu à un homme dont on ne sait rien :

Ici repose un soldat français mort pour la patrie, 1914-1918.

— Inscription de la dalle du Soldat inconnu

Une promesse faite à la Grande Armée

Avant la campagne de 1805, Napoléon avait promis à ses soldats qu’ils ne rentreraient dans leurs foyers que sous des arcs de triomphe. Après Austerlitz, il tient parole : le décret du 18 février 1806 ordonne l’érection, à Paris, d’un arc dédié non pas à l’Empereur mais aux armées. Le site retenu est la butte de l’Étoile, au haut des Champs-Élysées, dans l’axe des Tuileries.

L’architecte Jean-François Chalgrin choisit un arc à une seule baie, sans colonnes, d’une nudité romaine qui rompt avec le modèle de Septime Sévère — cinquante mètres de haut, quarante-cinq de large : il n’existait rien de tel dans le monde. Les fondations, énormes, occupent deux années. Quand Marie-Louise doit entrer dans Paris en 1810, on n’a que quelques mètres de pierre : on dresse à la hâte une maquette en charpente et en toile peinte grandeur réelle, sur laquelle la future impératrice passe. Chalgrin meurt en 1811, l’Empire tombe en 1814, le chantier s’arrête à hauteur de la corniche.

Il faut attendre 1832 pour que Louis-Philippe le reprenne, et le 29 juillet 1836 pour l’inauguration. L’arc de Napoléon a donc été achevé par un roi, et son décret par la monarchie de Juillet.

Entre-temps, on avait songé à lui faire dire autre chose. La Restauration, embarrassée par ce moignon impérial planté au bout de sa promenade, envisagea de le raser, puis de le dédier à l’expédition d’Espagne de 1823 et au duc d’Angoulême ; d’autres projets voulaient y mettre un monument à la mémoire du duc de Berry assassiné. Aucun n’aboutit, faute d’argent et faute d’accord. Cette indécision de quinze ans a sauvé le monument : lorsque Louis-Philippe reprit le chantier, il choisit de dédier l’arc « aux armées françaises », formule assez large pour couvrir celles de la Révolution, celles de l’Empire et celles à venir. C’est à cette prudence de compromis que l’Arc doit d’avoir pu accueillir, un siècle plus tard, les morts de 1914.

Rude, et les quatre groupes

Aux quatre piles, quatre hauts-reliefs colossaux. Le Triomphe de 1810 par Cortot, La Résistance de 1814 et La Paix de 1815 par Étex. Et, à droite en venant des Champs-Élysées, le groupe qui a rendu l’Arc célèbre : Le Départ des volontaires de 1792, de François Rude.

Un Génie ailé, bouche ouverte, épée brandie, hurle au-dessus d’une poignée de soldats nus et casqués qui se mettent en marche ; un vétéran barbu conseille un adolescent, un archer bande son arc, un homme se retourne. Tout y est cri, élan, désordre maîtrisé. Le peuple l’a appelé La Marseillaise, et c’est probablement la plus grande sculpture française du XIXᵉ siècle. Sur les faces intérieures, six cent soixante noms de généraux — ceux qui sont morts au combat étant soulignés — et cent vingt-huit batailles.

Ce qui a passé dessous

L’Arc est devenu, par usage et non par décret, le lieu où la nation se rassemble. Napoléon n’y est passé qu’une fois, le 15 décembre 1840, dans son cercueil, lors du retour des cendres vers les Invalides. Le corps de Victor Hugo y fut exposé la nuit du 22 mai 1885, sous un immense catafalque, avant d’aller au Panthéon suivi par une foule qu’on a évaluée à deux millions de personnes.

Le 14 juillet 1919, les armées victorieuses défilèrent en franchissant l’Arc, les mutilés en tête. Trois semaines plus tard, le 7 août, un aviateur nommé Charles Godefroy traversa la baie en avion, en représailles d’un affront fait aux pilotes — exploit filmé, jamais réédité. Le 28 janvier 1921, un cercueil choisi au hasard parmi huit dépouilles non identifiées fut inhumé sous la voûte : la France inventait là une forme de deuil que presque tous les pays ont adoptée. Et le 26 août 1944, le général de Gaulle commença à l’Arc sa descente des Champs-Élysées, après avoir ravivé la flamme.

Ce qu’il reste

Il reste le centre géométrique de Paris moderne. La place de l’Étoile, ordonnée par Hittorff et Haussmann à partir de 1854 en douze avenues rayonnantes, n’existe que pour cet arc ; elle est devenue place Charles-de-Gaulle en 1970. Depuis la terrasse, à cinquante mètres, on lit d’un coup d’œil le plan de Paris haussmannien et, dans l’axe, la Défense et sa Grande Arche, bâtie en 1989 pour lui répondre à sept kilomètres.

Il reste surtout une inversion de sens que l’histoire a opérée seule. Conçu pour célébrer des victoires, l’Arc de triomphe est devenu le monument des morts : ce n’est plus la liste des batailles que l’on vient y lire, c’est une dalle sans nom. De tous les monuments de l’Empire, c’est celui dont la signification a le plus changé — et celui auquel les Français tiennent le plus.