
Chef-d’œuvre · Architecture
Les Invalides
Le dôme des InvalidesTaxiarchos228, 2010 — CC BY 3.0
Louis XIV l'a fondé pour ses soldats mutilés, quand les armées d'Europe laissaient les leurs mendier. Cent trente-quatre ans plus tard, on y a couché Napoléon dans une fosse ouverte, afin que nul ne puisse le regarder sans baisser la tête.
Le 15 décembre 1840, il gèle à pierre fendre sur Paris. Un char funèbre haut de dix mètres, tiré par seize chevaux caparaçonnés, descend les Champs-Élysées entre deux murs de peuple : plusieurs centaines de milliers de personnes, immobiles depuis l’aube dans le froid. Sur le char, un cercueil arrivé de Sainte-Hélène par la frégate Belle Poule. À l’entrée du Dôme des Invalides, le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe, présente le corps au vieux maréchal Moncey, gouverneur des Invalides et mourant, qui a voulu être là. Dans la nef sont rangés les survivants de la Garde. Le roi reçoit la dépouille de l’empereur qu’il a remplacé, et le testament de 1821 est exécuté à la lettre :
Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé.
— Testament de Napoléon Iᵉʳ, 15 avril 1821
Une idée neuve : que l’État doive quelque chose au soldat
Avant 1670, un soldat estropié au service du roi de France n’a rien. On lui donne parfois une place de moine lai dans une abbaye ; le plus souvent il mendie, et les vétérans forment dans Paris une population dangereuse. L’édit du 24 février 1670 par lequel Louis XIV fonde l’Hôtel royal des Invalides énonce une obligation de l’État : loger, nourrir, vêtir, soigner et enterrer ceux qui ont été blessés ou usés à son service. Ce n’est pas une aumône, c’est un droit — et aucune monarchie d’Europe n’en avait encore reconnu de tel.
Libéral Bruant bâtit de 1671 à 1676 un quadrilatère sévère de quinze cours autour d’une cour d’honneur, conçu comme une caserne-hôpital : réfectoires, infirmeries, ateliers où les pensionnaires travaillent, dortoirs de cinq ou six hommes. Jusqu’à quatre mille invalides y vivront, en compagnies, sous une discipline militaire. On y soigne, on y opère, on y meurt ; l’établissement est le premier hôpital d’anciens combattants de l’histoire, et le modèle de tous les autres, jusqu’à Chelsea et Berlin.
Deux églises, un dôme
Jules Hardouin-Mansart résout en 1677 un problème protocolaire d’une ingéniosité rare : le roi et les soldats doivent assister au même office sans se mêler. Il accole donc deux églises dos à dos, partageant le même autel — l’église Saint-Louis-des-Invalides, longue et simple, pour la troupe ; et, dans son axe, l’église royale du Dôme, plan centré sur une croix grecque, pour le souverain. Chacune a son entrée, sa nef et son ciel.
Le Dôme, achevé en 1706, est le chef-d’œuvre de l’architecture classique française : cent sept mètres du sol à la croix, un tambour à colonnes, une double coupole dont l’intérieure est percée d’un oculus laissant voir la seconde, peinte par Charles de La Fosse d’un saint Louis offrant son épée au Christ. Il est couvert à la feuille d’or — une douzaine de kilos, renouvelés la dernière fois en 1989. À l’église des soldats, on suspendit longtemps les drapeaux pris à l’ennemi ; le maréchal Sérurier en brûla près de mille cinq cents en 1814, dans la cour, pour qu’ils ne fussent pas repris par les alliés.
Le 14 juillet, avant la Bastille
Le matin du 14 juillet 1789, la foule parisienne ne marche pas d’abord sur la Bastille : elle marche sur les Invalides, où sont entreposées les armes. Le gouverneur, Sombreuil, tente de gagner du temps ; les pensionnaires, chargés de démonter les platines des fusils, les démontent avec une lenteur remarquable. Vers neuf heures, les caves sont forcées et environ trente-deux mille fusils sortent des Invalides. C’est avec ces armes que l’on se présentera l’après-midi devant la Bastille, pour y chercher la poudre. Sans le dépôt des Invalides, la journée n’aurait pas eu lieu.
Le tombeau
En 1840, Louis-Philippe obtient de l’Angleterre le retour du corps. Restait à lui faire une tombe. L’architecte Louis Visconti prend une décision d’une audace considérable : au lieu de poser le sarcophage sur le sol de l’église, il creuse le pavement du Dôme et ouvre une crypte circulaire de six mètres de profondeur, cernée d’une galerie. Le visiteur qui entre par la porte principale se trouve donc au bord d’une fosse, et doit s’incliner pour voir le sarcophage de quartzite rouge — extrait, non d’Égypte comme on le répète, mais de Carélie, en Russie. Le corps repose dans six cercueils emboîtés. Douze Victoires de Pradier montent la garde, et le pavement porte les noms des batailles.
La crypte ne fut achevée qu’en 1861, sous Napoléon III. Autour du tombeau reposent Turenne, transféré là par Napoléon Iᵉʳ en 1800, le cœur de Vauban depuis 1808, Rouget de Lisle depuis 1915, puis Foch, Lyautey, Leclerc, et, depuis décembre 1940, le fils de l’Empereur.
Ce qu’il reste
Il reste une institution vivante. L’Institution nationale des Invalides soigne toujours, au même endroit, des militaires et des victimes d’attentats ; les pensionnaires y sont peu nombreux mais il y en a, et la fondation de 1670 n’a jamais été interrompue.
Il reste ensuite le musée de l’Armée, créé en 1905, l’une des premières collections militaires du monde, où l’on suit l’armement français de la salle des armures à Bir Hakeim. Et il reste, sous la coupole dorée, le lieu le plus visité de la mémoire nationale, où se mêlent ce que le Grand Siècle avait de sens du devoir envers ses soldats et ce que l’Empire avait de grandeur. Les deux, à Paris, tiennent sous le même toit.