
Chef-d’œuvre · Architecture
Le Paris haussmannien
La rue Oblin avant les percées, par Charles MarvilleBruno Belhoste, 2025 — CC0
En dix-sept ans, un préfet a percé cent soixante kilomètres de rues, doublé la surface de Paris, creusé six cents kilomètres d'égouts et fixé pour toujours la façade de pierre au balcon continu. Aucune capitale n'a été refaite aussi vite, et aucune n'est plus reconnaissable.
Regardez une rue de Paris et comptez. Le rez-de-chaussée est haut, en pierre de taille à bossages, pour les boutiques. L’entresol est bas. Le deuxième étage — l’étage noble — porte un balcon de fonte qui court sans interruption sur toute la longueur de l’immeuble, et par-delà sur celui du voisin, et sur tout le pâté de maisons. Trois étages au-dessus, aux fenêtres identiques et sans balcon. Puis, au cinquième, un second balcon continu. Enfin un toit de zinc à quarante-cinq degrés, percé de lucarnes, où l’on logeait les domestiques. La hauteur totale est réglée sur la largeur de la rue ; la corniche de votre immeuble est exactement au niveau de celle de l’immeuble d’en face, à deux cents mètres de là. Cette discipline n’est pas un hasard de goût : c’est un règlement, et elle a produit la ville la plus homogène du monde.
Un préfet et un empereur
Louis-Napoléon Bonaparte avait vécu à Londres et en gardait une idée fixe : Paris était la capitale la plus insalubre d’Europe. L’épidémie de choléra de 1832 y avait tué près de vingt mille personnes ; au centre, sur l’île de la Cité et autour des Halles, une population énorme s’entassait dans un lacis de ruelles médiévales sans eau, sans égout et sans soleil. Le 22 juin 1853, l’Empereur nomme préfet de la Seine un haut fonctionnaire alsacien de quarante-quatre ans, robuste, autoritaire, insensible à l’impopularité : Georges-Eugène Haussmann. Il restera dix-sept ans.
Le programme tient en trois mots — circuler, assainir, embellir — et il est mené avec une brutalité que son auteur n’a jamais déguisée : il se décrit lui-même, dans ses Mémoires, comme un
artiste démolisseur.
— Georges-Eugène Haussmann, Mémoires
Ce qui a été fait
La « grande croisée » d’abord : l’axe est-ouest de la rue de Rivoli prolongée, l’axe nord-sud du boulevard de Sébastopol et du boulevard Saint-Michel, qui se croisent au centre et relient les quatre gares. Puis un réseau : boulevard Saint-Germain, boulevard Malesherbes, boulevard Voltaire, avenue de l’Opéra, place de l’Étoile et ses douze avenues autour de l’Arc de triomphe, place du Château-d’Eau, place de l’Opéra. Cent soixante kilomètres de voies nouvelles, larges de vingt à trente mètres, plantées d’arbres, éclairées au gaz, bordées de trottoirs — mot et chose encore neufs.
Sous la rue, l’essentiel. L’ingénieur Eugène Belgrand porte le réseau d’égouts de cent à six cents kilomètres, visitables, avec collecteurs et wagons-vannes ; il capte les sources de la Dhuis et de la Vanne et les amène par aqueducs, de sorte que Paris cesse de boire l’eau de la Seine. C’est à cela, plus qu’aux façades, que la ville doit d’avoir arrêté le choléra.
Puis les promenades, confiées à Jean-Charles Alphand : les bois de Boulogne et de Vincennes aménagés en parcs, les Buttes-Chaumont creusées dans une carrière de gypse, Montsouris, le parc Monceau, et vingt-quatre squares plantés pour que chaque quartier ait son jardin à cinq minutes de marche. Et les édifices : les Halles de Baltard, dix pavillons de fonte et de verre ; les gares ; les mairies d’arrondissement ; l’hôpital Lariboisière ; l’Opéra. En 1860, l’annexion des communes suburbaines fait passer Paris de douze à vingt arrondissements et double sa superficie.
Reste enfin ce que l’on ne remarque plus parce qu’on le voit partout : le mobilier de la rue. L’architecte Gabriel Davioud dessine pour la ville une gamme complète et normalisée — candélabres, bancs, grilles d’arbre, bornes-fontaines, kiosques à journaux, chalets de nécessité, entrées de square — que l’on fond en série et que l’on installe du premier au vingtième arrondissement. Les colonnes porte-affiches de Gabriel Morris suivent en 1868, les fontaines offertes par le philanthrope anglais Richard Wallace en 1872. C’est ce vocabulaire de fonte verte, plus encore que les façades, qui fait qu’une photographie de rue parisienne est reconnaissable en une seconde, n’importe où dans le monde.
Ce que cela a coûté
L’honnêteté commande de dire le prix. Des dizaines de milliers de logements anciens ont été détruits ; les habitants pauvres du centre, indemnisés faiblement ou pas du tout, sont partis vers l’est et vers les communes annexées, et la ville s’est séparée en un ouest bourgeois et un est ouvrier, partage que Paris porte encore. Le Paris médiéval a été effacé sur des quartiers entiers, notamment dans l’île de la Cité, où il ne subsiste presque rien de ce que Notre-Dame avait devant elle pendant six siècles.
Le financement, enfin, reposait sur l’emprunt et sur des sociétés intermédiaires, hors du contrôle du Corps législatif. En 1868, un jeune député de l’opposition, Jules Ferry, publie un pamphlet au titre irrésistible — Les Comptes fantastiques d’Haussmann — et démontre que la dette est deux fois supérieure à ce qui a été voté. Haussmann est révoqué en janvier 1870, sept mois avant la chute de l’Empire. Zola, dans La Curée, avait déjà tout dit de la spéculation qui accompagna les expropriations.
Ce qu’il reste
Il reste la ville, et la loi qui la tient. Les règlements de 1859 et 1884, en fixant la hauteur des immeubles par rapport à la largeur de la rue et en imposant la pierre de taille, l’alignement et le toit à quarante-cinq degrés, ont créé le paysage urbain le plus imité du monde — de Barcelone à Buenos Aires, de Bucarest à Beyrouth, de Hanoï à Montréal. Aujourd’hui, environ soixante pour cent des logements parisiens sont des immeubles haussmanniens ou de leur descendance directe, et ce mot d’« haussmannien » est devenu, dans toutes les langues, un argument de vente.
Il reste aussi une manière française de gouverner par l’aménagement : décider en haut, exproprier, bâtir vite et grand, au risque de l’autoritarisme. C’est la même logique qui, un siècle plus tard, donnera le TGV et les villes nouvelles. Haussmann est mort en 1891 dans une quasi-indifférence ; il avait fait de Paris, comme le dira le XIXᵉ siècle finissant, la capitale du monde.