
Chef-d’œuvre · Invention
La carte à puce
La puce d'une carte bancairekuhnmi, 2017 — CC BY 2.0
Un autodidacte dépose en 1974 le brevet d'une carte qui porte son propre ordinateur et refuse de livrer son secret après trois erreurs de code. Il y a aujourd'hui plusieurs milliards de puces dans le monde : dans chaque téléphone, chaque carte bancaire, chaque passeport.
Un homme de vingt-huit ans, sans diplôme d’ingénieur, ancien coursier puis pigiste à L’Express, bricole dans un atelier de la rue Vercingétorix des machines inutiles : un piano à touches aléatoires, une boîte qui tire à pile ou face sans qu’on puisse tricher, un appareil qui récite des banalités. En mars 1974, il dépose un brevet à l’intitulé très administratif — « procédé et dispositif de commande électronique » — pour un objet qui n’existe pas : un support portable contenant une mémoire et un circuit capables de vérifier eux-mêmes l’identité de leur porteur. Il s’appelle Roland Moreno. Quarante ans plus tard, il y a sur terre davantage de puces de ce genre que d’êtres humains.
L’idée, et ce qu’elle résolvait
Le problème, en 1974, est celui de la piste magnétique. Une carte à bande magnétique est un simple support passif : elle porte des données que n’importe quel lecteur peut lire et recopier. Toute la sécurité repose donc sur le terminal et sur la liaison avec la banque — liaison coûteuse et, à l’époque, souvent inexistante.
L’idée de Moreno inverse le raisonnement : mettre l’intelligence dans la carte. Que le secret — le code confidentiel — ne sorte jamais du composant ; que la carte elle-même compare ce que l’on tape avec ce qu’elle détient, et réponde seulement oui ou non ; qu’elle compte les échecs et se bloque au troisième. Un fraudeur qui vole la carte n’a rien, un fraudeur qui l’ouvre la détruit, et le commerçant n’a plus besoin d’être relié à la banque pour être payé sûrement. C’est ce dispositif de confiance locale, et non la miniaturisation, qui fait l’invention.
Procédé et dispositif de commande électronique.
— Intitulé du premier brevet déposé par Roland Moreno, mars 1974
Il n’était pas seul, et il faut le dire
L’honnêteté historique demande de nommer les autres. Les Allemands Jürgen Dethloff et Helmut Gröttrup avaient déposé dès 1968 un brevet sur une carte à circuit intégré, le Japonais Kunitaka Arimura en 1970. Moreno n’a donc pas eu l’idée le premier ; il a eu celle qui fonctionnait, et surtout il l’a défendue : ses quarante-sept brevets, gérés par sa société Innovatron, ont tenu juridiquement pendant vingt-cinq ans, et le monde entier a payé des redevances à Paris.
Le saut technique décisif, en revanche, n’est pas de lui. C’est un ingénieur de Honeywell Bull, Michel Ugon, qui met au point à partir de 1977 le microprocesseur autoprogrammable monolithique — un composant unique réunissant processeur, mémoire morte et mémoire réinscriptible, ce qui rend la carte à la fois bon marché, robuste et inviolable. Sans le travail de Bull, l’idée de Moreno serait restée une maquette de laboratoire. C’est une collaboration franco-française entre un bricoleur génial et une grande maison d’électronique qui a produit l’objet.
De l’expérience de Blois aux milliards de puces
Les banques françaises, réunies dans le Groupement des cartes bancaires, prennent le risque avant tout le monde : expérimentations à Blois, Caen et Lyon à partir de 1982, puis décision de généraliser. En 1992, toutes les cartes bancaires françaises portent une puce — quinze ans avant les États-Unis, qui resteront sur la piste magnétique jusqu’aux années 2010 et en paieront le prix en fraude. La Télécarte, lancée en 1983 pour les cabines téléphoniques, habitue le public au geste : on en vendra des centaines de millions, et elles deviendront un objet de collection.
Puis vient ce que personne n’avait prévu. La norme GSM, définie à la fin des années quatre-vingt, retient une carte à puce amovible pour identifier l’abonné : la carte SIM. Chaque téléphone mobile de la planète en contient une. S’y ajoutent la carte Vitale en 1998, les titres de transport, les badges d’accès, les passeports biométriques, les cartes d’identité. La puce française est devenue l’objet manufacturé le plus répandu de l’histoire après la vis et l’ampoule.
La sécurité, elle, a été éprouvée publiquement. En 1998, un ingénieur français, Serge Humpich, démontra qu’il avait su factoriser la clé de trois cent vingt bits que le Groupement des cartes bancaires employait alors, et fabriquer des cartes acceptées par les terminaux hors ligne. L’affaire se termina devant les tribunaux, mais la démonstration était juste : ce n’était pas la puce qui avait cédé, c’était la longueur d’une clé choisie quinze ans plus tôt, lorsque la puissance de calcul disponible était mille fois moindre. Les clés furent allongées, puis le chiffrement remplacé, et l’architecture de 1974 s’en trouva confirmée — le secret n’était toujours pas sorti du composant.
Ce qu’il reste
Il reste une industrie : Gemalto puis Thales, Oberthur puis Idemia, issues de ces années, comptent parmi les premiers fabricants mondiaux de cartes et de documents sécurisés, et une part importante des puces de la planète sort encore de sociétés françaises. Il reste aussi une leçon sur les brevets, exactement inverse de celle de Nicolas Appert ou des Curie : Moreno, lui, a breveté, défendu, et touché des redevances considérables. Les deux attitudes se défendent ; la seconde a financé la recherche française d’un secteur entier.
Il reste enfin un personnage. Moreno n’a jamais cessé d’être ce qu’il était au départ, un expérimentateur amusé, auteur d’un livre sur ce qu’il appelait la théorie du désordre ambiant et d’objets sans usage. Il est mort en 2012. Dans la série des grands programmes techniques de la France contemporaine — le nucléaire, Ariane, le TGV —, la carte à puce est la seule invention qui ne doive rien à l’État et tout à un homme seul dans un atelier.