
Chef-d’œuvre · Art
La haute couture et la parfumerie
Robe du soir de Worth, planche de la Gazette du Bon Ton, 1922Rijksmuseum, 1922 — CC0
« Haute couture » n'est pas une façon de parler : c'est une appellation protégée par la loi française, décernée chaque année par une commission, et une quinzaine de maisons seulement y ont droit. De Worth à Dior, de Grasse à Chanel N°5, la France a fait de l'élégance une industrie et un droit.
Le 12 février 1947, au 30 de l’avenue Montaigne, dans un salon trop petit où l’on a entassé des journalistes sur des chaises dorées, un couturier de quarante-deux ans qui ouvre sa maison présente quatre-vingt-dix modèles. La guerre est finie depuis vingt mois ; le tissu est encore rationné ; les femmes portent des épaules carrées, des jupes courtes et droites, héritées de six ans de pénurie. Ce qui sort de la cabine est l’inverse exact : épaules arrondies, taille serrée à la guêpière, jupe corolle de quinze mètres de tissu tombant à mi-mollet. Le premier mannequin passe si vite que les cendriers tombent des tables. À la fin, la rédactrice en chef de Harper’s Bazaar, Carmel Snow, se lève et lance à l’auteur une phrase qui va nommer l’époque :
C’est une vraie révolution, mon cher Christian ! Vos robes ont un tel new look !
— Carmel Snow, 12 février 1947
Un Anglais invente le couturier
L’histoire commence beaucoup plus tôt, et par un paradoxe : le fondateur de la haute couture française est un Anglais. Charles Frederick Worth, venu de Londres, ouvre en 1858 une maison au 7 de la rue de la Paix et renverse d’un coup les usages du métier. Jusqu’à lui, le tailleur exécute ce que la cliente commande ; Worth conçoit des modèles, les présente sur des jeunes femmes vivantes qu’il appelle ses sosies, en fait deux collections par an, coud son nom dans le vêtement, et fixe son prix. Autrement dit : il signe. Le vêtement devient l’œuvre de son auteur, et la cliente vient se soumettre à un goût au lieu d’imposer le sien. L’impératrice Eugénie s’habille chez lui, et l’Europe suit.
De cette rupture naît une organisation. Une chambre syndicale regroupe les maisons dès la fin du Second Empire, réglemente les dates de présentation, poursuit les contrefacteurs, et protège les dessins. Puis l’État s’en mêle, et c’est le fait le plus singulier de toute l’affaire : depuis le décret du 23 janvier 1945, l’appellation « haute couture » est juridiquement protégée en France, comme une appellation d’origine pour un vin. Elle est attribuée pour un an par une commission ministérielle, sous des conditions précises — un atelier à Paris employant un nombre minimum d’ouvrières qualifiées, deux collections annuelles d’un nombre minimum de modèles originaux, des vêtements exécutés sur mesure pour des clientes privées. Une quinzaine de maisons seulement y ont droit aujourd’hui.
Ce que le siècle a ajouté
Après Worth, chaque génération a défait ce que la précédente tenait pour acquis. Paul Poiret supprime le corset vers 1906 et rend son corps à la femme. Gabrielle Chanel, dans les années vingt, prend le jersey, matière de sous-vêtement masculin, coupe les cheveux, raccourcit les jupes, et lance en 1926 cette petite robe noire dont l’American Vogue dira qu’elle est un uniforme. Madeleine Vionnet invente la coupe en biais, qui fait épouser la forme au tissu sans couture d’appui. Puis Balenciaga pour l’architecture, Balmain, Givenchy, et Yves Saint Laurent qui donne aux femmes le smoking en 1966, l’année même où il ouvre la première boutique de prêt-à-porter griffée — faisant descendre la couture dans la rue, ce qui était sa manière de la sauver.
Grasse, ou l’autre moitié du métier
À huit cents kilomètres de l’avenue Montaigne, une petite ville des Alpes-Maritimes tient l’autre versant du luxe français, et pour une raison qui ne devait rien à l’élégance : Grasse était une ville de tanneurs. Au XVIᵉ siècle, ses artisans eurent l’idée de parfumer les gants de cuir dont la mode venait d’Italie, afin de couvrir l’odeur du tannage ; en 1614, la corporation des gantiers parfumeurs est reconnue. Les gants sont passés de mode, le parfum est resté, et avec lui les cultures qui l’alimentent — le jasmin, la rose centifolia, la tubéreuse, la fleur d’oranger, la lavande — et les techniques d’extraction, enfleurage à froid, distillation, extraction aux solvants. L’Unesco a inscrit en 2018 les savoir-faire liés au parfum en pays de Grasse au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
L’industrie moderne naît au XIXᵉ siècle avec Guerlain, établi à Paris en 1828, dont le Jicky de 1889 est le premier parfum à mêler des molécules de synthèse — vanilline, coumarine — aux matières naturelles : il cesse d’imiter une fleur pour composer une odeur qui n’existe pas dans la nature. François Coty s’allie à René Lalique pour les flacons, faisant du contenant une œuvre à son tour. Et en 1921, Ernest Beaux compose pour Chanel, à partir d’aldéhydes, le cinquième échantillon d’une série : elle le nomme d’après son rang, N°5, et ce sera le parfum le plus vendu de l’histoire.
Ce qu’il reste
Il reste des métiers. Derrière une robe de haute couture, il y a des brodeurs, des plumassiers, des plisseurs, des bottiers, des paruriers, des fleuristes en soie — ces maisons d’art que la couture fait vivre et qui n’existent presque plus qu’en France. Derrière un parfum, il y a les « nez », dont on compte quelques centaines dans le monde et dont la plupart ont été formés en France, à l’école de Versailles fondée en 1970.
Il reste enfin un modèle économique que la France a inventé : perdre de l’argent au sommet pour en gagner en dessous. Un défilé de haute couture ne se rentabilise pas ; il fait exister un nom, et ce nom vend des parfums, des sacs et des cosmétiques dans le monde entier. Ce commerce compte parmi les premiers excédents de la balance française, aux côtés de l’aéronautique et des vins, et il appartient au même registre que la haute cuisine et l’art de vivre à la française : une manière de vivre transformée en industrie, et une industrie qui reste un art — ce que la France contemporaine exporte de plus durable.