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Histoire de France
La statue de la Liberté, estampe de Currier & Ives, par Currier Ives

Chef-d’œuvre · Architecture

La statue de la Liberté

La statue de la Liberté, estampe de Currier & IvesCurrier Ives, 1885 — Domaine public

Elle a été pensée par un juriste républicain, sculptée par un Alsacien, charpentée par Gustave Eiffel et payée par cent mille souscripteurs français. Montée rue de Chazelles à Paris, démontée en trois cent cinquante pièces, elle attend New York depuis 1886 — et c'est un cadeau de la France.

Pendant trois ans, les Parisiens du quartier des Ternes ont vu se lever au-dessus des toits une femme de quarante-six mètres. On l’apercevait du boulevard, dressée dans la cour de l’atelier Gaget, Gauthier et Cⁱᵉ, rue de Chazelles, entourée d’échafaudages, le bras et la torche tendus par dessus les cheminées. On payait cinquante centimes pour monter à l’intérieur. Le 29 novembre 1884, un vieillard de quatre-vingt-deux ans vient la voir : Victor Hugo, qui mourra six mois plus tard. Il regarde longuement, puis dicte une phrase que l’on a inscrite au procès-verbal de la visite :

La mer, cette grande agitée, constate l’union de deux grandes terres apaisées.

— Victor Hugo, rue de Chazelles, 29 novembre 1884

Une idée politique

L’origine n’est pas décorative, elle est militante. Vers 1865, Édouard de Laboulaye, juriste, professeur au Collège de France, spécialiste des institutions américaines et républicain sous un régime impérial, imagine d’offrir aux États-Unis, pour le centenaire de leur indépendance, un monument à la liberté. Le geste a un double sens : célébrer une république qui dure, et rappeler aux Français qu’ils n’en ont pas. Le sculpteur qu’il convainc est un Alsacien de Colmar, Auguste Bartholdi, formé aux monuments colossaux et qui avait proposé sans succès un phare géant pour le canal de Suez.

Bartholdi traverse l’Atlantique en 1871. En entrant dans la baie de New York, il choisit son site : Bedloe’s Island, îlot en étoile que tous les navires longent. Puis il faut de l’argent. On institue en 1875 une Union franco-américaine avec un partage des charges : la France paiera la statue, les États-Unis le socle. La souscription française, ouverte aux écoles, aux communes, aux loges et aux particuliers, réunit une centaine de milliers de donateurs — c’est donc, littéralement, un cadeau du peuple français. La souscription américaine, elle, patauge, jusqu’à ce que Joseph Pulitzer en fasse la campagne de son journal et arrache cent mille dollars à cent vingt mille lecteurs.

Le problème d’ingénieur

Comment tient debout une figure de quarante-six mètres, faite de trois cents plaques de cuivre martelées de deux millimètres et demi d’épaisseur, exposée aux vents d’une baie ? Bartholdi s’adresse d’abord à Viollet-le-Duc, qui propose de lester le monument par des caissons de sable empilés. Viollet-le-Duc meurt en 1879. On appelle alors un ingénieur de quarante-sept ans, spécialiste des ponts métalliques : Gustave Eiffel.

Sa solution est celle d’un constructeur de viaducs, et elle est neuve. Il élève au centre un pylône de fer indépendant, véritable tour intérieure, et il n’y accroche pas le cuivre : il le suspend par un réseau de barres plates et de ressorts, de sorte que la peau puisse se dilater, se contracter et vibrer sans contrainte. La statue n’est donc pas une masse, c’est une charpente habillée d’une membrane souple — le principe même du gratte-ciel, et l’ancêtre direct de la tour Eiffel, qu’il commencera quatre ans plus tard.

Le procédé de fabrication mérite un mot, car il explique la finesse du modelé. Bartholdi travaille par agrandissements successifs : une maquette de terre, puis un modèle de deux mètres cinquante, puis un quart de la taille définitive, puis des sections grandeur réelle en plâtre, chacune relevée à des milliers de points de mesure. Sur ces sections, des charpentiers montent des moules de bois, et des chaudronniers y martèlent le cuivre au maillet, de l’intérieur : c’est le repoussé, technique de dinandier appliquée à l’échelle d’un immeuble. Trois cents plaques, deux millimètres et demi d’épaisseur, environ quatre-vingts tonnes de cuivre pour une figure de quarante-six mètres — moins de métal qu’il n’en faudrait pour une statue de bronze de trois mètres coulée en plein.

Le voyage

Le 4 juillet 1884, la statue achevée est officiellement remise à l’ambassadeur des États-Unis dans la cour de la rue de Chazelles. Puis on la démonte : trois cent cinquante pièces réparties en deux cent quatorze caisses, chargées sur la frégate Isère, qui appareille de Rouen et arrive à New York le 17 juin 1885. Le socle n’est pas prêt ; il faut attendre. Le remontage dure six mois, et l’inauguration a lieu le 28 octobre 1886, devant le président Cleveland et sous une pluie battante, au milieu de la première parade de confettis de l’histoire de New York. Bartholdi, monté dans la tête, tire lui-même le voile du visage.

Les détails valent d’être vus. La tablette qu’elle porte dans la main gauche est datée du IV juillet MDCCLXXVI. Les sept pointes de sa couronne désignent les sept mers et les sept continents. Et à ses pieds, presque invisibles d’en bas, gisent des chaînes brisées et un carcan ouvert : la Liberté marche, elle vient de se délivrer. La tradition veut que le visage soit celui de la mère du sculpteur, Charlotte Bartholdi ; Bartholdi ne l’a jamais confirmé.

Ce qu’il reste

Il reste l’objet le plus reconnaissable de la planète, et le monde oublie volontiers qu’il est français. Il reste aussi des sœurs à Paris : la réplique de onze mètres offerte en 1889 par les Américains de Paris, dressée sur l’île aux Cygnes et tournée vers l’ouest, vers New York ; le modèle en bronze du jardin du Luxembourg ; la flamme dorée de la place de l’Alma, offerte en 1989 par le Herald Tribune et devenue par accident un mémorial.

Il reste enfin le sens que l’histoire lui a donné en plus. Laboulaye pensait aux institutions ; mais entre 1892 et 1954, douze millions d’émigrants ont vu cette femme avant de voir l’Amérique, depuis le pont d’un navire, et le sonnet qu’Emma Lazarus lui consacra en 1883 — Donnez-moi vos foules épuisées — fut fixé sur son socle en 1903. Le monument que la France offrait à une république est devenu celui de l’exil et de l’accueil. Inscrit au patrimoine mondial en 1984, il est, avec le Concorde et le cinématographe, l’un des objets par lesquels le génie français s’est le mieux répandu sans son nom.