
Chef-d’œuvre · Architecture
La tour Eiffel
La tour Eiffel en construction, 1888Louis-Émile Durandelle, 1888 — Domaine public
Bâtie en deux ans pour l'Exposition de 1889, promise au démontage au bout de vingt ans, la tour de 300 mètres fut haïe par les artistes et sauvée par la science. Elle est aujourd'hui le monument payant le plus visité du monde.
Le 31 mars 1889, un homme de cinquante-six ans monte à pied, marche après marche, les escaliers d’une charpente que Paris n’a pas fini d’insulter. Les ascenseurs ne fonctionnent pas encore ; il faut plus d’une heure à Gustave Eiffel et à la petite troupe d’officiels essoufflés qui le suivent pour atteindre la plate-forme du sommet. Là-haut, à trois cents mètres au-dessus du Champ-de-Mars, on hisse un immense drapeau tricolore et l’on tire une salve de canon. Pour la première fois de son histoire, l’homme a bâti quelque chose qui dépasse les trois cents mètres — et ce quelque chose est français.
Une tour pour le centenaire
Tout commence par une commande politique. La République prépare pour 1889 une Exposition universelle qui doit célébrer le centenaire de 1789 et montrer au monde une France relevée du désastre de 1870. Il lui faut un signal, un « clou ». Le 1ᵉʳ mai 1886, un concours est ouvert : on demande aux ingénieurs d’étudier « la possibilité d’élever sur le Champ-de-Mars une tour en fer à base carrée de 125 mètres de côté et de 300 mètres de hauteur ». Plus de cent projets sont déposés ; un seul est réellement en jeu.
Car l’idée dort depuis deux ans dans les cartons de l’entreprise Eiffel. En juin 1884, deux ingénieurs de son bureau d’études, Maurice Koechlin et Émile Nouguier, avaient dessiné le principe d’un « grand pylône » de trois cents mètres : quatre arêtes courbes calculées pour offrir au vent la moindre prise possible. Eiffel, d’abord tiède, laisse l’architecte Stephen Sauvestre habiller le squelette d’arcs décoratifs et de plates-formes, puis rachète à ses collaborateurs leurs droits sur le brevet. Le projet devient le sien, et il y engage sa fortune : la convention signée le 8 janvier 1887 lui accorde une subvention modeste, mais lui laisse la plus grande part du financement — et, en échange, l’exploitation du monument pendant vingt ans. Au-delà, la tour reviendrait à la Ville de Paris, libre de la démonter.
Le prodige du Champ-de-Mars
Le chantier s’ouvre le 26 janvier 1887 et s’achève le 31 mars 1889 : deux ans, deux mois et cinq jours pour le plus haut édifice du monde. Le tour de force n’est pas dans la force, il est dans la précision. Rien ne s’invente sur place : les 18 038 pièces de fer puddlé sont dessinées une à une, à raison de milliers de plans d’exécution, puis forgées et percées dans les ateliers de Levallois-Perret, où elles arrivent au Champ-de-Mars prêtes à être assemblées. Il ne reste plus qu’à river — environ deux millions et demi de rivets, dont une partie seulement posée sur le chantier, par équipes de quatre hommes.
Sur le terrain, il n’y a jamais plus de trois cents ouvriers à la fois. Ces « voltigeurs », charpentiers en fer venus pour beaucoup des ponts d’Eiffel, travaillent sur des passerelles et des garde-corps mobiles qu’un règlement sévère leur impose. Le résultat tient du miracle industriel : la construction de la structure elle-même ne coûta la vie à aucun ouvrier — un accident mortel survint durant les travaux de finition des ascenseurs, hors des heures de travail. Aucun grand chantier de ce siècle n’avait été aussi peu meurtrier.
Lorsque les quatre piles obliques se rejoignent à la première plate-forme, l’écart entre les axes se compte en millimètres : les vérins hydrauliques logés dans les sabots suffisent à corriger le niveau. La tour montera ensuite droit, jusqu’à 312 mètres — 330 aujourd’hui, antennes comprises — pour un poids total d’environ 10 100 tonnes, dont quelque 7 300 pour la seule charpente de fer.
« L’inutile et monstrueuse tour Eiffel »
La France savante applaudit ; la France des lettres se soulève. Le 14 février 1887, alors que les fondations sortent à peine de terre, Le Temps publie une « Protestation des artistes » adressée au directeur des travaux de l’Exposition. On y lit les noms de Charles Gounod, de Charles Garnier — l’architecte de l’Opéra —, de Guy de Maupassant, d’Alexandre Dumas fils, de Leconte de Lisle, de Sully Prudhomme, de Meissonier.
Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel.
— « Protestation des artistes », Le Temps, 14 février 1887
Le pamphlet promet à Paris l’ombre d’une « noire et gigantesque cheminée d’usine ». Le même jour, dans le même journal, Eiffel répond — et sa réponse est un manifeste. Il rappelle que la première condition à considérer était la résistance au vent, et que les courbes des quatre arêtes lui ont été données par le calcul, non par le caprice. Puis vient la phrase qui lui survivra :
Je crois, pour ma part, que la tour aura sa beauté propre. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions, et qu’en même temps que nous faisons solide et durable nous ne nous efforçons pas de faire élégant ?
— Gustave Eiffel, Le Temps, 14 février 1887
Le public trancha avant les critiques. L’Exposition ouvre le 6 mai 1889, la tour au public le 15 ; près de deux millions de visiteurs y montent en six mois, et Eiffel a remboursé sa mise avant même la fermeture. On raconte volontiers que Maupassant déjeunait au restaurant de la tour parce que c’était le seul endroit de Paris d’où l’on ne la voyait pas : l’anecdote est trop belle pour être sûre, et lui est attribuée sans preuve solide.
Le vent, les ondes et le sursis
Restait l’échéance : vingt ans, puis la démolition. Eiffel, qui n’était pas homme à laisser mourir son œuvre, entreprit de la rendre indispensable. Il installe au sommet une station météorologique, fait tomber des corps le long d’un câble tendu pour mesurer la résistance de l’air, puis bâtit au pied même de la tour une soufflerie — la première d’une longue lignée d’où sortira l’aérodynamique française, dont on retrouve le fil dans toute la France des sciences.
Le salut vint pourtant du ciel invisible. Dès 1898, Eugène Ducretet réussit depuis la tour des liaisons de télégraphie sans fil avec le Panthéon. En 1903, le capitaine Gustave Ferrié obtient d’Eiffel l’autorisation d’y tendre une antenne ; en quelques années, la station militaire du Champ-de-Mars parle aux forts de l’Est, puis aux navires, puis à l’Amérique. Quand la concession expire, la tour est devenue le plus haut mât de radio du monde : on ne démolit pas un tel instrument. En 1914, ses opérateurs interceptent et brouillent les communications allemandes ; les renseignements recueillis au sommet comptent parmi ceux qui éclairent l’état-major à la veille de la Marne. En 1921 partent d’elle les premières émissions publiques de radio en France ; en 1935, les premières images de télévision. Le grand pylône décrié était devenu le système nerveux du pays.
Ce qu’il reste
Elle devait tenir vingt ans : elle en a passé plus de cent trente, repeinte tous les sept ans environ, mesurée, auscultée, allégée, et couronnée en 2000 d’un scintillement d’or qui la fait clignoter à chaque heure de la nuit. Six à sept millions de visiteurs y montent chaque année, ce qui en fait le monument payant le plus visité du monde ; plus de trois cents millions y sont montés depuis 1889. Elle fut le plus haut monument de la planète jusqu’au Chrysler Building, en 1930, et n’a jamais cessé d’être le plus reconnu.
Ce que la tour a fixé, au fond, c’est une manière française de faire : le calcul poussé jusqu’à l’élégance, l’utile qui devient beau parce qu’il est exact. Elle appartient au même élan que la nacelle des Montgolfier, cette première conquête de l’air, et que le cinématographe des frères Lumière, né six ans après elle. Les artistes de 1887 voulaient sauver la silhouette de Paris ; ils lui ont donné, sans le vouloir, son emblème — et à toute la Belle Époque sa figure de proue.