
Chef-d’œuvre · Architecture
Les fortifications de Vauban
Neuf-Brisach, place neuve de VaubanJean-Pierre Lozi, 2018 — CC BY-SA 4.0
Il a travaillé à trois cents places, conduit une cinquantaine de sièges et dessiné la frontière de la France. Vauban n'a pas seulement fortifié le royaume : il a inventé une manière de prendre les villes en épargnant les hommes — et il a osé dire au Roi-Soleil ce que personne ne disait.
Juin 1673, devant Maastricht. Au lieu de lancer l’infanterie à l’assaut, un ingénieur de quarante ans fait creuser. Une tranchée d’abord, parallèle au rempart, hors de portée du mousquet ; puis, en zigzag, des boyaux qui avancent vers la place ; puis une deuxième parallèle, plus près ; puis une troisième, au pied même du glacis, d’où l’on bat les défenses à bout portant. Chaque étape est protégée, chaque homme travaille à l’abri. La ville tombe en treize jours. La méthode des trois parallèles vient de naître, et avec elle une idée neuve : un siège n’est pas un coup de dés, c’est un calcul dont on peut annoncer la date de sortie. L’ingénieur s’appelle Sébastien Le Prestre de Vauban, et il vient d’épargner plus de vies qu’aucun général de son siècle.
Le pré carré
Vauban est un petit gentilhomme du Morvan, orphelin, entré à seize ans dans l’armée de la Fronde — du mauvais côté —, capturé, retourné par Mazarin, et remarqué pour son coup d’œil. Il devient l’ingénieur de Louis XIV et, en 1678, commissaire général des fortifications du royaume. Sa doctrine tient dans une phrase adressée au ministre Louvois :
Sérieusement, Monseigneur, le Roi devrait un peu songer à faire son pré carré.
— Vauban à Louvois, lettre du 20 janvier 1673
Le « pré carré » — l’image est d’un propriétaire terrien qui veut un champ aux bords droits — c’est une frontière ramassée, débarrassée des enclaves indéfendables, tenue par une double ligne de places fortes se soutenant l’une l’autre. Il faut donc renoncer à des positions lointaines et prestigieuses, et concentrer. Cette idée, appliquée du Nord aux Alpes, a dessiné la carte de France : de Dunkerque à Longwy, de Briançon à Bayonne, la ligne des places de Vauban est encore, pour l’essentiel, notre frontière.
L’art de la place forte
Le bastion existait avant lui ; il en tire un système. La courtine est basse et enterrée pour offrir peu de prise au boulet ; les bastions à orillons couvrent leurs propres flancs ; devant eux s’étagent demi-lunes, contregardes, tenailles, dont chacune doit être prise séparément et coûte du temps ; le glacis, pente douce et nue, oblige l’assaillant à se découvrir. Rien n’est laissé à l’ornement — et pourtant l’ensemble, vu d’avion, dessine des étoiles d’une pureté géométrique que les architectes modernes ont admirée.
Il bâtit sur mesure, selon le terrain : la citadelle de Lille, « la reine des citadelles », en plaine ; Briançon et Mont-Dauphin accrochés au rocher ; Saint-Martin-de-Ré et Camaret face à la mer ; Blaye verrouillant la Gironde ; Besançon épousant la boucle du Doubs. Et quand le terrain est vierge, il fait une ville entière : Neuf-Brisach, entreprise en 1698 en Alsace, octogone parfait avec ses quartiers en damier, son église et sa place d’armes — le dernier mot de la fortification classique.
À l’attaque, son invention la plus meurtrière fut le tir à ricochet, mis au point au siège de Philippsbourg en 1688 : un boulet tiré à faible charge rase le terre-plein en rebondissant, et balaie une batterie entière au lieu de creuser un trou. Vauban en tira une règle à laquelle il tenait plus qu’à ses bastions : mieux vaut dépenser de la poudre que du sang.
Tout cela s’obtint à cheval. Pendant quarante ans, Vauban passa l’essentiel de son temps en tournée, d’une frontière à l’autre, dictant ses mémoires dans les auberges et sur les chantiers ; il ne séjournait guère dans son château de Bazoches, en Morvan, qu’il avait acheté avec sa récompense du siège de Maastricht et où il installa son bureau de dessin. De cette vie de route est sorti un monceau d’écrits qu’il réunit lui-même sous un titre ironique, les Oisivetés : une douzaine de volumes où il traite de l’élevage des porcs, du reboisement, de la navigation intérieure, du recrutement des troupes et de la population du royaume.
L’homme qui disait non
Ce serviteur exemplaire fut aussi le plus libre des sujets du roi. En 1689, quatre ans après la révocation de l’édit de Nantes, il rédige un Mémoire pour le rappel des huguenots où il démontre que la persécution a chassé du royaume des officiers, des marins et des artisans, et qu’elle est à la fois une faute morale et une ruine économique. Le texte n’eut aucun effet, mais il fut écrit.
À la fin de sa vie, voyant le royaume épuisé par la guerre de Succession d’Espagne et les paysans affamés, il publie en 1707 le Projet d’une dîme royale : un impôt unique, proportionnel au revenu, payé par tous sans exemption — donc aussi par la noblesse et le clergé. Il y joint des statistiques qu’il a levées lui-même, village par village, car il fut aussi l’un des premiers statisticiens français. L’ouvrage fut saisi et condamné. Vauban mourut quelques semaines plus tard, maréchal de France et en disgrâce. Napoléon fera placer son cœur aux Invalides en 1808.
Ce qu’il reste
Il reste la frontière, et des villes. Douze ensembles fortifiés — Arras, Besançon, Blaye, Briançon, Camaret, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Neuf-Brisach, Saint-Martin-de-Ré, Villefranche-de-Conflent, Saint-Vaast-la-Hougue — sont inscrits depuis 2008 au patrimoine mondial sous le nom de « Fortifications de Vauban ». Des dizaines d’autres places portent encore ses bastions, et l’on habite, à Lille, à Besançon ou à Neuf-Brisach, dans des rues qu’il a tracées.
Il reste surtout une idée française du service de l’État, celle qu’incarnait aussi Colbert : le technicien qui sert, qui compte, qui construit, et qui dit la vérité au pouvoir au risque de se perdre. Dans le Grand Siècle tout entier, c’est peut-être la figure la plus moderne.