Aller au contenu
Histoire de France
Le château de Vaux-le-Vicomte et ses jardins, par Jean-Pol GRANDMONT

Chef-d’œuvre · Architecture

Vaux-le-Vicomte

Le château de Vaux-le-Vicomte et ses jardinsJean-Pol GRANDMONT, 2013 — CC BY 4.0

Le Vau, Le Brun, Le Nôtre : les trois hommes qui feront Versailles se sont rencontrés ici, chez Nicolas Fouquet. La fête du 17 août 1661 fut la plus belle du siècle — et dix-neuf jours plus tard, son hôte était arrêté.

Six heures du soir, le 17 août 1661. Le roi a vingt-deux ans ; il règne seul depuis cinq mois, depuis la mort de Mazarin. Il arrive à Vaux avec la reine mère, les princes, la cour — six mille personnes, dit-on. On lui montre un château tout neuf posé sur une plate-forme entourée d’eau, un vestibule ovale, des plafonds peints, des cascades, des jets d’eau que personne n’a vus ailleurs. On lui sert sur or, dans une vaisselle dont il n’a pas l’équivalent. On lui donne une comédie écrite pour l’occasion en quinze jours, Les Fâcheux, jouée par la troupe de Molière dans un théâtre de verdure, avec des intermèdes de Lully. On termine par un feu d’artifice qui fait sortir des lumières de l’eau. Puis le roi rentre à Fontainebleau. Voltaire, un siècle plus tard, a résumé la suite en une phrase :

Le 17 août, à six heures du soir, Fouquet était le roi de France ; à deux heures du matin, il n’était plus rien.

— Voltaire, Le Siècle de Louis XIV

L’écureuil qui montait

Nicolas Fouquet, surintendant des finances, est alors l’homme le plus puissant du royaume après le roi. Il avait pour armes un écureuil — fouquet, en dialecte angevin — et pour devise une question : Quo non ascendet ? « Jusqu’où ne montera-t-il pas ? » Son rival Colbert, intendant de Mazarin, portait une couleuvre. Toute l’affaire est dans ces deux emblèmes.

En 1656, Fouquet entreprend à Vaux, en Brie, un château qui doit être le plus beau de France. Il engage un architecte, Louis Le Vau ; un peintre, Charles Le Brun ; un jardinier, André Le Nôtre. Il fait raser un village et deux hameaux pour dégager la perspective, et emploie jusqu’à dix-huit mille ouvriers. Cinq ans plus tard, tout est fini — et c’est la première fois que l’architecture, la peinture et le jardin français sont conçus d’un seul mouvement, par trois hommes qui se parlent.

Le jardin qui trompe l’œil

L’invention majeure est dehors. Le Nôtre dispose sur trois kilomètres un axe qui semble, du perron, se dérouler d’un seul tenant jusqu’à l’horizon. En réalité, il ment du début à la fin. Le grand canal, large de près de mille mètres, est invisible depuis le château : il est creusé dans un repli, et n’apparaît qu’au dernier moment, quand le promeneur croyait avoir tout vu. Les parterres sont allongés à mesure qu’ils s’éloignent, pour compenser le raccourcissement de la perspective et paraître de même taille. La grotte du fond, qu’on croit à deux cents mètres, est à un kilomètre. Et depuis un point précis de l’allée — la « vue des dix-sept jets » — la statue d’Hercule, les bassins et les cascades s’alignent comme dans un tableau.

C’est ici, et non à Versailles, que naît le jardin à la française : la nature soumise à la géométrie, mais une géométrie qui calcule le regard d’un homme debout à un endroit donné. Le Nôtre y a mis au point tout ce qu’il appliquera ensuite, en plus grand, pour le roi.

Dedans, Le Brun n’a pas eu le temps de finir. Le grand salon ovale, cœur du château, est resté nu : sa coupole, où devait se déployer le Palais du Soleil, n’a jamais reçu sa peinture, et l’on y voit encore les blancs de la corniche attendre un décor que l’arrestation de 1661 a suspendu pour trois siècles et demi. C’est le seul endroit de France où l’on touche, matériellement, l’instant où une disgrâce tombe. À côté, en revanche, le cabinet des Muses et la chambre des Muses sont achevés, et l’on y reconnaît déjà tout ce que Le Brun déploiera ensuite dans la galerie des Glaces.

Dix-neuf jours

Le 5 septembre 1661, à Nantes, Fouquet sort du conseil ; le lieutenant des mousquetaires du roi, Charles de Batz-Castelmore, dit d’Artagnan, l’arrête. Le procès durera trois ans et sera l’un des plus disputés du siècle : accusé de péculat et de lèse-majesté, Fouquet se défend pied à pied, et la chambre de justice ne le condamne qu’au banissement. Louis XIV — cas unique — aggrave la peine de sa propre main et la change en prison perpétuelle. Fouquet mourra au donjon de Pignerol, dans les Alpes, en 1680.

On s’est longtemps représenté un roi jaloux d’une fête. La réalité est plus politique : le jeune Louis XIV entendait gouverner sans premier ministre, et la fortune d’un surintendant qui prêtait à l’État sur son propre crédit était incompatible avec cette décision. Colbert eut l’habileté de le démontrer. Mais le roi prit à Vaux autre chose que sa résolution : il prit l’équipe. Le Vau, Le Brun, Le Nôtre, les orangers, les statues et une partie du mobilier partirent pour Versailles, dont le chantier s’ouvrit aussitôt.

Ce qu’il reste

Il reste un poème. La Fontaine, que Fouquet protégeait et payait, ne l’abandonna pas : il écrivit pour lui, alors que la prudence commandait le silence, l’Élégie aux nymphes de Vaux, et osa la publier.

Remplissez l’air de cris en vos grottes profondes ; Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes.

— Jean de La Fontaine, Élégie aux nymphes de Vaux, 1661

On mesure mal le courage qu’il fallait : l’auteur des Fables y perdit la faveur royale pour longtemps.

Il reste enfin le château lui-même, et c’est un miracle de conservation. Passé au maréchal de Villars, puis au duc de Praslin, il fut acheté en ruine en 1875 par un industriel du sucre, Alfred Sommier, qui y engloutit sa fortune pour le rétablir et racheter les statues dispersées. Ses descendants l’entretiennent toujours : c’est le plus vaste monument historique privé de France. On peut y voir, dans le même après-midi, le modèle et la démonstration — car qui a vu Vaux comprend Versailles, et sait qu’un roi de France y est venu en visiteur.