
Chef-d’œuvre · Littérature
Les Fables de La Fontaine
Les Fables de La Fontaine illustrées par Gustave DoréGustave Doré, 1866 — Domaine public
En 1668, un maître des eaux et forêts de Château-Thierry dédie au Dauphin un recueil de fables en vers. Trois siècles plus tard, la France entière les sait encore par cœur : nul autre livre n'a autant façonné son oreille et sa langue.
Au printemps de 1668, chez le libraire Claude Barbin, à Paris, paraît un volume de vers dédié à un enfant de six ans. Le dédicataire est Louis de France, fils unique de Louis XIV, qu’on appelle Monseigneur le Dauphin et qu’on instruit alors comme on instruit les princes, à coups de latin et de morale. L’auteur, lui, a quarante-six ans, n’a rien publié qui compte, et vit d’une charge provinciale et de la charité des grands. Le titre est modeste jusqu’à l’effacement : Fables choisies, mises en vers. Le mot « choisies » dit tout : rien ici ne serait de lui, il se donne pour un simple arrangeur d’histoires vieilles de deux mille ans. C’est le livre le plus lu de la littérature française.
Le maître des eaux et forêts
Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry en juillet 1621, dans une famille d’officiers de la petite robe. Il hérite de son père une charge de maître particulier des eaux et forêts du duché : un emploi de plein air, qui consiste à parcourir les futaies, à juger les délits de bûcheronnage et de braconnage, à connaître les bêtes comme on connaît ses voisins. Il la gardera près de vingt ans avant de la vendre. On a beaucoup souri de ce poète fonctionnaire ; il est pourtant probable que les Fables lui doivent leur odeur de sous-bois, leur exactitude naturaliste, ce mulot qui détale et ce chêne qui craque.
Vers 1658, il entre dans la clientèle de Nicolas Fouquet, surintendant des finances, qui lui verse une pension contre quelques vers à chaque quartier. C’est la fortune. Elle dure trois ans. Le 5 septembre 1661, Fouquet est arrêté à Nantes ; ses amis se dispersent, ses poètes se taisent. La Fontaine ne se tait pas. Il écrit l’Élégie aux nymphes de Vaux, qui circule en manuscrit et supplie pour le disgracié — geste sans profit, et non sans danger, à l’heure où le roi veut un coupable.
Il est assez puni par son sort rigoureux ; Et c’est être innocent que d’être malheureux.
— Jean de La Fontaine, Élégie aux nymphes de Vaux, 1661
Le mot restera comme la seule audace politique d’un homme qu’on dira toute sa vie distrait, indolent, incapable de rien prendre au sérieux. La légende du « bonhomme » La Fontaine, rêvant les yeux ouverts au milieu des salons, est en partie vraie et entièrement trompeuse : nul n’a travaillé son vers avec plus de patience.
« Une ample comédie à cent actes divers »
La matière des Fables n’appartient à personne. Ésope, esclave grec du VIᵉ siècle avant notre ère, en a fixé le fonds ; le Latin Phèdre l’a mis en vers sous Tibère ; le Moyen Âge l’a versé dans ses ysopets et son Roman de Renart. La Fontaine ne cache rien de ses emprunts. Ce qu’il apporte est ailleurs, et c’est presque tout.
D’abord le vers. Il renonce à l’alexandrin uniforme pour le vers dit libre — non pas l’absence de règle, mais le mélange savant des mètres, l’octosyllabe qui presse, le vers de sept pieds qui trébuche exprès, l’alexandrin qui se déploie pour la chute. Cette irrégularité calculée épouse le mouvement du récit et celui de la voix : c’est pourquoi les Fables s’apprennent si aisément et se retiennent si longtemps. Ensuite le regard. Sous la peau des bêtes, ce sont les hommes du siècle qui paraissent — le puissant, le courtisan, le juge, le financier, le paysan. L’auteur le dit à son dédicataire en six mots qui sont sa poétique entière : « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » Et dans Le Bûcheron et Mercure, il donne à son livre son vrai nom : « une ample Comédie à cent actes divers, / Et dont la scène est l’Univers ».
La préface de 1668 prévient d’ailleurs qu’on ne se méprenne pas sur la légèreté du ton :
Ces badineries ne sont telles qu’en apparence, car dans le fond elles portent un sens très solide.
— Préface des Fables choisies mises en vers, 1668
La cour en habit de bêtes
Il y a dans les Fables une politique, mais elle avance masquée, et elle est d’autant plus redoutable qu’elle ne hausse jamais la voix. Le Loup et l’Agneau énonce en un vers la loi du monde : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Les Animaux malades de la peste, qui ouvre le deuxième recueil, met en scène un tribunal où le lion et l’ours s’absolvent de leurs crimes et où l’âne, coupable d’avoir brouté une langue de pré, est envoyé au supplice ; la morale y tombe comme un couperet : « Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » La Cour du Lion enseigne aux courtisans l’art de n’être « ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ». Jamais un nom propre, jamais une allusion assignable : la satire reste générale, et c’est ce qui la rend indéfendable autant qu’inattaquable.
Le deuxième recueil, publié en 1678-1679, est dédié à Mme de Montespan, alors au faîte de la faveur royale. Le ton y change : les fables s’allongent, se font plus philosophiques, plus mélancoliques aussi. La Fontaine y puise à une source nouvelle, le fonds indien transmis par le sage Pilpay, dont un recueil avait été traduit en français quelques décennies plus tôt ; il en fait loyalement l’aveu dans son avertissement. Les bêtes d’Orient rejoignent celles de Grèce, et le livre devient ce qu’aucune fable n’avait été : une somme sur la condition humaine, où l’on croise l’amitié (Les Deux Amis), la mort (Le Vieillard et les trois jeunes hommes), et cette tendresse déchirante des Deux Pigeons, qui s’aimaient « d’amour tendre » et dont l’un voulut voir le monde.
L’automne du bonhomme
Élu à l’Académie française en novembre 1683 au fauteuil de Colbert, La Fontaine attend six mois sa réception : le roi, qui n’a pas pardonné les Contes — ces récits licencieux tirés de Boccace, dont une partie fut saisie par la police — diffère son agrément. Il finit par le donner, et le poète est reçu le 2 mai 1684. La tradition rapporte que Louis XIV céda en observant que La Fontaine avait promis d’être sage.
Il le fut. Malade en 1693, il désavoua publiquement ses Contes devant une délégation de l’Académie et se tourna vers la dévotion. Le livre XII des Fables, dédié au duc de Bourgogne, parut en 1694, un an avant sa mort : près de deux cent quarante fables en tout, un édifice bâti fable à fable pendant vingt-six ans. Il s’éteignit à Paris le 13 avril 1695. Ses contemporains racontent qu’on trouva un cilice sur son corps.
Ce qu’il reste
Aucun livre n’a pesé aussi lourd sur l’oreille française. Depuis trois siècles, les Fables sont le premier poème que l’enfant apprend, et souvent le dernier qu’il oublie ; des dizaines de leurs vers sont passés à l’état de proverbes, si bien qu’on les cite sans savoir qu’on cite. Elles ont nourri les plus grands illustrateurs — Oudry au XVIIIᵉ siècle, Gustave Doré en 1867, Marc Chagall dont les gravures parurent en 1952 — et fourni à la langue française l’un de ses plus sûrs répertoires de formules.
Rousseau, dans l’Émile, en 1762, voulut les bannir de l’éducation : il les jugeait immorales et incomprises, et écrivit qu’on les fait apprendre à tous les enfants sans qu’un seul les entende. La postérité a tranché contre lui, et sans discuter. C’est peut-être la plus belle victoire de ce siècle de la parole parfaite : au milieu des grandes machines du règne, entre les tragédies de Racine, les comédies de Molière et les marbres de Versailles, le monument le plus durable du Grand Siècle tient dans un petit livre où parlent une cigale, un corbeau et un roseau.