
Grand personnage
Aliénor d'Aquitaine
Deux fois reine, mère de rois
Les gisants de l’abbaye de FontevraudNono vlf, 2008 — CC BY-SA 3.0
Héritière à treize ans du plus riche duché de France, reine de France puis reine d'Angleterre, mère de Richard Cœur de Lion : Aliénor d'Aquitaine traversa le XIIᵉ siècle en souveraine, et son sang coule dans toute l'histoire de France.
Au cœur de l’hiver, une vieille femme franchit les Pyrénées. Elle a près de quatre-vingts ans, elle a été reine de France, puis reine d’Angleterre, elle a vu mourir huit de ses enfants, elle sort de seize années de prison — et elle voyage vers la Castille pour y choisir une petite-fille. On est en 1200 ; il faut sceller la paix entre le Plantagenêt et le Capétien, et le gage de cette paix sera une jeune princesse de douze ans. Aliénor prend Blanche, écarte sa sœur aînée, et la ramène à travers les cols enneigés jusqu’à Bordeaux. Elle ignore qu’elle vient de donner à la France la mère de Saint Louis. C’est le dernier acte politique du plus long règne de femme du Moyen Âge.
L’héritière du Midi
Elle naît vers 1124, petite-fille de Guillaume IX, le duc-troubadour, qui le premier fit chanter l’amour en langue d’oc. Son père, Guillaume X, meurt le 9 avril 1137 sur la route de Compostelle. Aliénor a treize ans, un an de plus peut-être, et elle est la femme la plus convoitée d’Occident : le duché d’Aquitaine, le Poitou, la Saintonge, le Limousin, la Gascogne — un ensemble qui va de la Loire aux Pyrénées et qui dépasse en étendue le domaine du roi de France lui-même.
Le vieux Louis VI, dit le Gros, comprend l’enjeu en quelques jours. Il envoie son fils la chercher. Le mariage est célébré à Bordeaux le 25 juillet 1137 ; le 1ᵉʳ août, le roi meurt, et l’adolescente d’Aquitaine se retrouve reine de France. Les chroniqueurs du Nord la regardent avec méfiance : elle apporte à la cour austère de Paris des étoffes, des poètes et une gaieté méridionale dont on se scandalise à demi. Louis VII, élevé pour le cloître, l’aime avec une dévotion maladroite.
Antioche, ou la fracture
En 1146, à Vézelay, Bernard de Clairvaux prêche la croisade ; le roi prend la croix, la reine aussi, avec les dames de sa suite. L’expédition tourne mal : l’armée est décimée en Asie Mineure, et lorsqu’elle atteint Antioche, en 1148, la reine y retrouve son oncle Raymond de Poitiers, prince de la ville, à peine plus âgé qu’elle. Raymond veut marcher sur Alep ; Louis veut Jérusalem. Aliénor prend le parti de son oncle, publiquement. La querelle éclate, et l’on murmure. Jean de Salisbury, qui écrit peu après, rapporte les soupçons du roi et l’idée, dès ce moment avancée par la reine, que leur mariage n’était pas valide. Faut-il en croire davantage ? Les chroniqueurs suivants ont brodé sans retenue sur les amours prêtées à Aliénor ; rien, dans les sources contemporaines, ne les établit. Ce qui est certain, c’est qu’à Antioche le couple royal s’est brisé.
Le retour est funèbre. Après quinze années de mariage et deux filles — mais pas de fils — le concile de Beaugency prononce, le 21 mars 1152, l’annulation pour consanguinité : Louis et Aliénor étaient parents à un degré prohibé. Les deux filles restent au roi, leur légitimité sauve. Aliénor reprend son duché et reprend la route du Sud, échappant en chemin, dit-on, à deux tentatives d’enlèvement.
Huit semaines qui changèrent trois siècles
Le 18 mai 1152, à Poitiers, huit semaines à peine après l’annulation, Aliénor épouse Henri Plantagenêt, duc de Normandie et comte d’Anjou, de onze ans son cadet. Elle n’a demandé l’autorisation de personne — et son suzerain, le roi de France, est le premier humilié. Deux ans plus tard, le 19 décembre 1154, Henri est couronné roi d’Angleterre.
Qu’on mesure le désastre pour la maison de France : l’Aquitaine, arrachée au domaine royal, vient s’ajouter à la Normandie, à l’Anjou, au Maine, à la Touraine et à l’Angleterre. Un vassal du roi de France règne désormais de la frontière d’Écosse aux Pyrénées. De cette union naît l’« empire Plantagenêt », qui va commander toute la politique des Capétiens : c’est pour le démembrer que Philippe Auguste livrera sa vie de roi, c’est lui qu’il faudra rompre à Bouvines, et c’est de la question aquitaine que sortira, deux siècles plus tard, la guerre de Cent Ans.
La cour de Poitiers
Aliénor donne à Henri huit enfants — dix en comptant les filles de son premier lit — dont cinq fils : Guillaume, mort en bas âge, Henri le Jeune, Richard, Geoffroy et Jean. Mais le couple se défait à son tour. À partir de 1168, la reine s’installe à Poitiers et gouverne l’Aquitaine avec son fils préféré, Richard. Sa cour devient l’un des foyers de la civilisation courtoise : troubadours et trouvères y sont reçus, les romans en langue vulgaire y trouvent des protecteurs, et sa fille Marie, comtesse de Champagne, patronnera Chrétien de Troyes. La tradition a fait de Poitiers le siège de véritables « cours d’amour » où les dames jugeaient les causes des amants ; ces tribunaux galants sont une belle invention des siècles suivants. Le mécénat, lui, est réel, et l’amour courtois, qui apprit à l’Occident à mettre la femme au-dessus de l’homme, doit à Aliénor plus qu’à personne.
En 1173, ses fils se révoltent contre leur père ; elle les soutient. Prise alors qu’elle tentait de gagner les terres du roi de France, déguisée en homme, elle est enfermée. Elle a près de cinquante ans. Elle sortira de prison seize ans plus tard, à la mort d’Henri II, le 6 juillet 1189.
La reine de fer
La captive redevient souveraine. Richard, monté sur le trône, la fait libérer et lui confie le royaume ; elle parcourt l’Angleterre, ouvre les prisons, reçoit les serments. Quand Richard, revenant de croisade, est jeté dans les geôles de l’empereur, c’est elle qui lève l’énorme rançon — cent cinquante mille marcs d’argent selon le chiffre le plus souvent retenu —, qui écrit au pape des lettres d’une véhémence inouïe et qui va elle-même chercher son fils en Allemagne, en 1194. Un chroniqueur anglais, qui l’avait vue, la juge en une phrase :
Reine incomparable, belle et chaste, puissante et modeste, humble et éloquente.
— Richard de Devizes, Chronique, vers 1192
Richard mort en 1199, elle soutient Jean sans Terre, son dernier fils, tient tête à un siège dans le château de Mirebeau en 1202, et négocie la paix qui la mènera en Castille. Puis elle se retire à Fontevraud, prend le voile, et s’éteint en 1204 — l’année même où Philippe Auguste achève de conquérir la Normandie. Elle n’aura pas vu tomber l’édifice qu’elle avait bâti.
Ce qu’il reste
Dans la nef de l’abbaye de Fontevraud, quatre gisants de pierre peinte reposent côte à côte. Henri II tient un sceptre ; Richard Cœur de Lion tient un sceptre. Aliénor, elle, tient un livre ouvert et lit, les yeux baissés, pour l’éternité. C’est la première effigie funéraire connue d’un souverain occidental représenté lisant, et c’est peut-être le plus juste portrait qu’on ait d’elle : la puissance et les lettres, l’Aquitaine des troubadours entrée dans le marbre des rois.
Elle a laissé mieux qu’un souvenir. Par Blanche de Castille, la petite-fille qu’elle alla chercher au-delà des monts, elle est l’aïeule de Saint Louis et de tous les rois de France qui suivirent. Le duché qu’elle emporta en dot fut trois siècles la blessure du royaume, et le sang qu’elle transmit en fut la couronne. Aucune femme du Moyen Âge n’a tenu si longtemps, ni de si haut, le fil de l’histoire.