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Histoire de France
Le sacre de Philippe Auguste, par Auteur inconnu

Grand personnage

Philippe Auguste

Le roi qui quadrupla la France

Le sacre de Philippe AugusteAuteur inconnu, vers 1375-1380 — Domaine public

Roi à quinze ans, quarante-trois ans de règne. De Château-Gaillard à Bouvines, Philippe Auguste arrache aux Plantagenêts la Normandie et l'Anjou, pave les rues de Paris et fait du royaume un État.

Sur l’éperon de craie qui domine la Seine à Andelys, la forteresse passait pour imprenable : trois enceintes, un donjon aux murs épais de plusieurs mètres, l’ouvrage d’orgueil que Richard Cœur de Lion avait fait sortir de terre en deux ans à peine pour verrouiller la route de Rouen. Depuis l’automne 1203, les Français en tiennent le siège. On mine, on comble les fossés, on brûle les palissades ; les assiégeants finissent par se glisser dans une enceinte intérieure par une ouverture de latrines, si l’on en croit le chroniqueur Guillaume le Breton, puis emportent les murailles une à une. Le 6 mars 1204, Château-Gaillard tombe. Avec lui tombe la Normandie, et avec la Normandie l’empire continental des Plantagenêts. Le roi qui a mené cette guerre patiente a trente-huit ans ; il régnera encore vingt ans, et laissera à son fils un royaume que son père n’aurait pas reconnu.

Un adolescent sur le trône

Philippe naît le 21 août 1165, à Gonesse, fils de Louis VII et d’Adèle de Champagne. Le vieux roi, qui n’avait eu que des filles, attendait cet héritier depuis si longtemps que Paris, dit-on, s’illumina toute la nuit : on l’appela Dieudonné. Sacré à Reims le 1er novembre 1179 du vivant de son père, il devient roi seul à la mort de celui-ci, le 18 septembre 1180. Il a quinze ans. Le domaine royal qu’il reçoit tient en quelques journées de cheval autour de Paris et d’Orléans ; à l’ouest, le roi d’Angleterre est maître de la Normandie, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine, de l’Aquitaine — un ensemble dix fois plus vaste, dont il est pourtant, en droit féodal, le vassal.

L’adolescent surprend aussitôt par sa froideur calculatrice. Il épouse en 1180 Isabelle de Hainaut, dont la dot lui apportera l’Artois ; il joue les grands feudataires les uns contre les autres, les fils du roi d’Angleterre contre leur père, et récupère pièce à pièce l’Amiénois, le Vermandois, le Valois. Rigord, moine de Saint-Denis et son biographe, lui donne dès son vivant le surnom qui lui restera : Augustus, de augere, augmenter — non pas la majesté impériale, mais le domaine agrandi.

Acre, ou la croisade prudente

En 1190, il part pour la Terre sainte avec Richard Cœur de Lion, devenu roi d’Angleterre. Les deux hommes se sont aimés, puis haïs ; ils ne se supporteront pas. Le 12 juillet 1191, Acre capitule après un siège de deux ans. La croisade a atteint son seul vrai succès, et Philippe estime en avoir assez fait : malade, à court d’argent, il reprend la mer dès la fin juillet et rentre en France avant Noël. On lui a reproché ce départ ; il y a surtout la marque de son caractère. Philippe ne cherche pas Jérusalem, il cherche la France. Le temps que Richard revienne — retenu deux ans en captivité en Allemagne —, le Capétien grignote le Vexin.

Richard, revenu en 1194, le lui fait chèrement payer. Le 3 juillet, à Fréteval, près de Vendôme, il surprend l’armée française et s’empare des bagages du roi : le trésor, les archives, et jusqu’au sceau royal. C’est la plus humiliante des défaites, et la plus féconde des leçons. Elle sera, on le verra, à l’origine de la mémoire de l’État français.

La confiscation d’un empire

Richard meurt en 1199 d’un carreau d’arbalète devant Châlus. Lui succède son frère Jean, que l’histoire nomme sans Terre, et que Philippe attendait. En 1202, les seigneurs poitevins de Lusignan portent plainte contre leur duc devant la cour du roi de France : Jean, sommé de comparaître comme vassal, ne vient pas. La cour des pairs prononce alors la confiscation de tous ses fiefs continentaux. Ce n’est pas une déclaration de guerre, c’est une sentence — et c’est là le génie de Philippe : il conquiert avec le droit féodal en main, en suzerain qui applique la loi contre un vassal défaillant.

Restait à exécuter la sentence. Elle prend deux ans. Après la chute de Château-Gaillard, Rouen se rend le 24 juin 1204. La Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine, une bonne part du Poitou entrent dans le domaine royal. En un règne, celui-ci se trouve, selon les estimations, quadruplé, et les revenus de la couronne avec lui. Le roi de France n’est plus le premier des barons : il est le plus puissant.

Le dimanche de Bouvines

Dix ans plus tard, l’Europe coalisée tente de défaire l’ouvrage. Jean sans Terre, l’empereur Otton IV, les comtes de Flandre et de Boulogne se partagent d’avance le royaume. Le 27 juillet 1214, un dimanche — jour où l’on ne devait pas combattre —, l’ost royal est surpris au passage d’un pont, près du village de Bouvines. Le roi, désarçonné, manque périr sous les piques flamandes. Le soir venu, l’empereur a fui, trois grands princes sont prisonniers, et la coalition n’existe plus. Sur le chemin du retour, les villes et les villages sortent au-devant de l’armée : pour la première fois peut-être, un sentiment national se lève autour du roi. Bouvines valide tout : la conquête, la dynastie, l’idée même de France.

Paris de boue et de pierre

Philippe a fait davantage encore pour sa capitale que pour ses frontières. Avant lui, le roi allait de résidence en résidence ; avec lui, Paris devient le siège fixe du gouvernement, du trésor et des archives. Rigord raconte l’origine du premier grand chantier :

Comme le roi Philippe se tenait dans son palais et regardait par la fenêtre, les charrettes qui traversaient la cité remuèrent la boue et en firent monter une puanteur si intolérable qu’il ne put la souffrir ; il résolut alors de faire paver les rues.

— Rigord, Gesta Philippi Augusti, vers 1200 (traduit du latin)

Suivent les halles couvertes des Champeaux, dès 1183, où le commerce de la ville se concentre ; puis, à partir de 1190, la grande enceinte de pierre flanquée de dizaines de tours, qui embrasse près de cinq kilomètres et enferme les deux rives ; puis, à l’angle occidental de cette muraille, une forteresse neuve avec son donjon circulaire — le Louvre, qui n’était alors qu’un ouvrage de guerre. En 1200, après une rixe sanglante entre bourgeois et écoliers, il accorde aux maîtres et aux étudiants un privilège qui les soustrait à la justice ordinaire : l’université de Paris tient de ce parchemin son premier statut. Et sur l’île, la cathédrale Notre-Dame s’élève, chantier de tout un règne.

Le sceau perdu de Fréteval

De l’humiliation de 1194 naît une institution. Puisque les actes du royaume peuvent se perdre dans un chariot renversé, il faut les copier, les classer, les garder en un lieu sûr : ce sera, au Palais de la Cité, le Trésor des chartes, matrice des Archives nationales. Le même souci d’ordre lui fait envoyer dans les provinces des baillis au nord, des sénéchaux au sud — officiers révocables, appointés, tenus de rendre des comptes à dates fixes, qui ne possèdent pas leur charge et ne peuvent la transmettre. Contre le seigneur héréditaire, le fonctionnaire : l’administration française commence là.

Le langage même change. La chancellerie, qui disait rex Francorum, roi des Francs — un roi d’hommes —, se met à écrire rex Franciae, roi de France : un roi de terre et de territoire. Le mot précède l’idée de peu.

Ce qu’il reste

Philippe Auguste meurt le 14 juillet 1223 à Mantes, sur la route de Paris, et repose à Saint-Denis. Il laisse un domaine quadruplé, un trésor plein, une administration qui fonctionne sans lui, une capitale murée et pavée, et une succession si assurée qu’il fut le premier Capétien à ne pas faire sacrer son fils de son vivant : la dynastie n’avait plus besoin de cette précaution. Son petit-fils Saint Louis régnera sur l’État qu’il a bâti.

On ne lui prête ni la sainteté du second ni le panache des rois de légende ; il n’en fut pas moins le plus efficace. Dans la longue montée des Capétiens, son règne est le pivot : avant lui, un roitelet de l’Île-de-France entouré de vassaux plus riches que lui ; après lui, un royaume, une capitale, un mot — la France — qui désigne enfin un pays sur une carte.