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Histoire de France
Le Mont-Saint-Michel, par Denis Cheyrouze

Chef-d’œuvre · Architecture

Le Mont-Saint-Michel

Le Mont-Saint-MichelDenis Cheyrouze, 2023 — Tous droits réservés

En 708, l'archange Michel visite par trois fois en songe l'évêque d'Avranches et lui ordonne de bâtir sur un rocher battu par les plus fortes marées d'Europe. Huit siècles de chantiers en ont fait la Merveille de l'Occident.

Trois fois l’archange est venu. Deux fois l’évêque d’Avranches a douté, s’est retourné dans son sommeil, a remis au lendemain l’ordre entendu dans la nuit. À la troisième visite, dit la tradition, saint Michel appuie son doigt sur le crâne de l’évêque Aubert et y laisse un trou. Nous sommes en 708 ; le prélat n’hésite plus. Sur le mont Tombe, rocher de granit planté dans une baie où la mer, deux fois le jour, se retire à perte de vue avant de revenir plus vite qu’un homme ne marche, il fait creuser un oratoire à la gloire de l’archange. La consécration, selon les textes, a lieu le 16 octobre 709. Ce caillou battu des vents va devenir, pour huit siècles, l’un des plus grands chantiers de la chrétienté.

Le songe d’Aubert

Le récit du songe nous vient de la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis, texte rédigé au IXᵉ siècle, bien après les faits : c’est un récit de fondation, non un procès-verbal, et il faut le lire comme tel. Il n’en reste pas moins qu’une communauté de chanoines dessert le rocher dès le VIIIᵉ siècle, et que le sanctuaire est calqué sur le Monte Gargano des Pouilles, grand pèlerinage michaélique d’Italie, d’où l’on rapporte des reliques.

Quant au crâne percé, il existe. Conservé à Avranches, dans le trésor de l’église Saint-Gervais, il présente une perforation nette de quelques centimètres que la tradition attribue au doigt de l’archange et que les médecins tiennent plutôt pour une trépanation ancienne. La relique est là, sous les yeux du visiteur : rare cas où la légende, sans être vraie, se laisse toucher du regard.

Les moines et le rocher

En 966, le duc Richard Iᵉʳ de Normandie chasse les chanoines, jugés relâchés, et installe sur le Mont des bénédictins venus de Saint-Wandrille : l’abbaye est née. C’est la date qui fait du rocher une institution, et non plus seulement un sanctuaire. Les ducs normands la comblent de terres ; son scriptorium devient l’un des grands ateliers de copie de l’Occident, dont les manuscrits sont aujourd’hui la gloire de la bibliothèque d’Avranches.

Au XIᵉ siècle, les moines entreprennent l’impossible : bâtir une église romane au sommet, c’est-à-dire poser une longue nef sur une pointe de granit qui n’offre pas dix mètres de plat. La solution est un défi lancé à la pesanteur — on enveloppe le sommet du rocher de cryptes massives qui servent de socle aux quatre bras de l’église. Le chantier commence vers 1023 et se poursuit sur trois générations. La montagne est devenue un soubassement.

La Merveille

En 1204, Philippe Auguste arrache la Normandie aux Plantagenêts ; ses alliés bretons, dans l’opération, incendient le Mont. Le roi, pour réparer, couvre l’abbaye de dons — et c’est de cet argent français que naît le chef-d’œuvre. Entre 1211 et 1228 environ, sur le flanc nord, les bâtisseurs élèvent en moins de vingt ans ce que l’on nommera la Merveille : deux corps de logis accolés, trois niveaux superposés, l’ordre du monde monastique inscrit dans la pierre.

En bas, au ras de la grève, l’aumônerie où l’on nourrit les pauvres et le cellier où l’on serre les vivres. Au milieu, la salle des hôtes, où les moines reçoivent les rois et les seigneurs, et la vaste salle des Chevaliers que la tradition tient pour le scriptorium, chauffée par deux cheminées monumentales. En haut, contre le ciel, le réfectoire baigné d’une lumière qu’on ne voit pas entrer, et le cloître suspendu entre la mer et les nuées, avec sa double rangée de colonnettes de granit rose posées en quinconce. Nulle part l’architecture gothique n’a mieux dit ce qu’elle voulait dire : monter. Ce que Notre-Dame de Paris accomplit dans une île de la Seine, le Mont l’accomplit sur un roc, avec le vide pour voisin.

Le chantier ne s’arrêtera plus. Le chœur roman s’effondre en 1421 ; on le relève en gothique flamboyant, forêt de piliers et de dentelle de pierre, achevée vers 1521.

Les chemins des miquelots

Toute l’Europe y vient. On les appelle les miquelots, ces pèlerins qui marchent vers saint Michel avec le bourdon, la besace et la coquille ; des chemins portent leur nom depuis la Flandre, la Rhénanie, la Bourgogne, l’Italie. Ils traversent les grèves à marée basse, souvent partis de Genêts, et la baie en engloutit : les textes médiévaux nomment l’abbaye Saint-Michel-au-péril-de-la-Mer. Au XVᵉ siècle, des troupes d’enfants partent seules sur les routes, ce qui inquiète assez les autorités pour qu’on les renvoie chez eux.

Car saint Michel n’est pas un saint comme un autre : il est le chef des milices célestes, celui qui pèse les âmes et terrasse le dragon. La monarchie en fait son protecteur. Jeanne d’Arc, devant ses juges, dira que c’est lui qui parla le premier. Et Louis XI, en 1469, institue le premier ordre de chevalerie du royaume et lui donne l’abbaye pour siège :

À l’honneur et révérence de monsieur saint Michel, premier chevalier qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla contre le dragon.

— Lettres patentes d’institution de l’ordre de Saint-Michel, août 1469

Le rocher que nul n’a pris

Pendant la guerre de Cent Ans, quand toute la Normandie est anglaise, le Mont ne l’est pas. Une garnison — cent dix-neuf chevaliers dont les noms nous sont parvenus — tient la place sous blocus près de trente ans. On fortifie l’entrée, on ferme la ville de remparts et de tours, on repousse les assauts, dont celui de 1434 qui tourne à la déroute anglaise. Les assaillants abandonnent sur la grève deux bombardes de fer et leurs boulets de pierre : les michelettes, toujours visibles à l’entrée du village. Dans un royaume où presque tout est tombé, ce rocher demeure français, et l’archange qui parle à la Pucelle protège la seule terre normande que l’ennemi n’ait pu prendre.

La longue nuit

La grandeur s’éteint doucement. Dès 1523, le régime de la commende livre l’abbaye à des abbés nommés par le roi, souvent absents, qui perçoivent les revenus sans porter l’habit ; la communauté fond. Le pèlerinage décline avec les guerres de Religion. Au XVIIIᵉ siècle, la royauté y enferme déjà des prisonniers ; la Révolution, en 1793, achève de vider l’abbaye et transforme le sanctuaire en maison de détention. On l’appelle alors la « Bastille des mers ». Des ateliers de tissage occupent le cloître ; des planchers coupent en deux les salles de la Merveille ; jusqu’à quatorze mille détenus y passeront. Il faudra la campagne des écrivains et des érudits — Victor Hugo au premier rang — pour que le décret de 1863 ferme enfin la prison.

Ce qu’il reste

Classé monument historique en 1874, le Mont est rendu aux architectes. En 1897, la flèche néogothique de Victor Petitgrand couronne l’abbatiale, et l’archange de cuivre doré d’Emmanuel Frémiet, l’épée haute, se pose à quelque cent cinquante-sept mètres au-dessus de la mer. Les moines reviennent en 1966, pour le millénaire de la fondation bénédictine ; depuis 2001, ce sont les Fraternités monastiques de Jérusalem qui y chantent l’office. L’UNESCO inscrit le Mont et sa baie au patrimoine mondial en 1979.

Restait à lui rendre la mer. L’ensablement, aggravé par la digue-route de 1879, menaçait de river l’île au continent ; de 2006 à 2015, un barrage sur le Couesnon, une passerelle sur pilotis et la destruction de la vieille chaussée ont rétabli le caractère maritime du site : aux grandes marées, le Mont redevient une île. Près de trois millions de visiteurs y montent chaque année la Grande Rue et l’escalier du Grand Degré, refaisant sans le savoir le pas des miquelots. De tout ce que les siècles capétiens ont légué à la France — et l’époque capétienne fut prodigue —, rien ne dit mieux l’alliance du roc et de la foi que cette pyramide de granit posée entre deux marées.