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Histoire de France
Blanche de Castille et le roi Louis IX, par Levan Ramishvili

Grand personnage

Blanche de Castille

La reine qui fit un saint

Blanche de Castille et le roi Louis IXLevan Ramishvili, 2019 — Domaine public

Veuve à trente-huit ans avec un royaume sur les bras et un roi de douze ans, Blanche de Castille brisa la révolte des barons, tint Paris, gouverna deux fois la France — et donna au royaume le seul de ses rois que l'Église ait fait saint.

Le 29 novembre 1226, dans la cathédrale de Reims, un enfant de douze ans reçoit l’onction des rois de France. Son père est mort trois semaines plus tôt en Auvergne, sur le chemin du retour des terres albigeoises ; l’archevêché de Reims est vacant, c’est l’évêque de Soissons qui officie ; plusieurs des plus grands vassaux du royaume ont préféré ne pas venir. Derrière le petit Louis IX se tient une femme de trente-huit ans, vêtue de deuil, née à l’autre bout de la chrétienté : Blanche de Castille. Elle vient d’hériter, non d’une couronne — elle n’en portera jamais le titre de souveraine —, mais de la charge plus lourde de la garder pour un enfant, contre un royaume entier qui la croit à prendre.

L’enfant que vint chercher Aliénor

Elle est née en 1188, fille d’Alphonse VIII de Castille et d’une princesse anglaise, Aliénor Plantagenêt. Sa grand-mère est Aliénor d’Aquitaine. Or en 1200, la paix conclue entre Philippe Auguste et Jean sans Terre exige, pour être scellée, une princesse castillane à marier au fils du roi de France. C’est Aliénor elle-même, presque octogénaire, qui franchit les Pyrénées en plein hiver pour aller choisir sa petite-fille à la cour de Castille. Elle écarte l’aînée, Urraca, et ramène la cadette ; la tradition veut qu’elle ait jugé le nom de Blanche plus doux à l’oreille française — l’anecdote est tardive, mais le choix, lui, est attesté.

Le mariage est célébré le 23 mai 1200, en terre normande, les époux ayant l’un et l’autre douze ou treize ans. Blanche ne reverra jamais la Castille. Elle apprend la France, la langue, les usages, la cour ; elle donne à son mari de nombreux enfants, dont cinq atteindront l’âge d’homme ou de femme. En 1216, quand Louis tente sa chance sur la couronne d’Angleterre au nom des droits de sa femme, c’est elle qui, restée à Paris, réunit l’argent et arme les navires de renfort. L’expédition échoue, mais la leçon est prise : cette reine sait lever des hommes et trouver des fonds.

Novembre 1226 : le royaume d’un enfant

Louis VIII ne règne que trois ans. Il meurt le 8 novembre 1226 à Montpensier, emporté par la maladie au retour du Midi, laissant par testament la garde du royaume et de ses fils à sa femme. Une étrangère, une femme, un roi mineur : les barons n’espéraient pas mieux. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, comte de la Marche, Philippe Hurepel, comte de Boulogne et oncle du jeune roi, forment ligue ; le roi d’Angleterre les encourage de loin ; les libelles courent, on prête à la régente des amants, on la dit vendue au légat du pape. Rien de tout cela n’est prouvé, et rien de tout cela ne l’arrête.

Elle fait sacrer son fils sans attendre — la légitimité d’abord —, achète les uns, isole les autres, retourne Thibaut IV de Champagne contre ses alliés, traite à Vendôme avec Mauclerc en 1227, remet le siège devant les places rebelles. L’hiver 1229, devant Bellême, on raconte qu’elle fit allumer de grands feux pour réchauffer une armée que le gel décourageait. Elle ne commande pas les batailles ; elle les rend possibles, et elle est là.

Les Parisiens à Montlhéry

L’épisode le plus fameux de ces années noires est celui que Jean de Joinville tient de la bouche même de Saint Louis. La cour, revenant d’Orléans, se sait guettée sur la route par les barons coalisés ; elle s’arrête à Montlhéry et n’ose plus avancer. Alors la commune de Paris sort en armes, descend au-devant de son roi et le ramène dans sa capitale.

Les chemins étaient pleins de gens, armés et sans armes, et tous criaient à Notre-Seigneur qu’il lui donnât bonne vie et longue, et qu’il le défendît de ses ennemis.

— Jean de Joinville, Vie de saint Louis (rédigée en 1309, d’après les souvenirs du roi)

Ce jour-là, la monarchie capétienne découvre qu’elle a un peuple. Blanche, qui a tenu Paris avec obstination, en fait le socle de son gouvernement : la ville, l’Église, les légistes, l’argent des bourgeois. Contre la féodalité, elle joue la ville et le droit.

Le Midi, la Provence, et un roi bien marié

Le 12 avril 1229, au terme de longues négociations, Raymond VII de Toulouse vient faire amende honorable devant Notre-Dame de Paris et signe le traité qui porte le nom de la ville. Il conserve ses terres à vie, mais sa fille unique Jeanne épousera Alphonse de Poitiers, frère du roi : le Languedoc entrera dans le domaine royal par le contrat de mariage, ce que vingt ans de croisade n’avaient pas obtenu. Blanche a compris qu’un parchemin bien rédigé vaut une armée. Il faudra attendre 1271 pour que l’héritage tombe, mais la France du Sud est acquise à la couronne ce jour-là.

Reste à marier le roi. En mai 1234, à Sens, Louis IX épouse Marguerite de Provence : la France capétienne prend pied sur le Rhône. On a beaucoup dit la dureté de Blanche envers sa belle-fille — la jalousie d’une mère qui ne voulait pas céder son fils. Joinville, qui les a connues toutes deux, ne l’a pas caché.

Une mère, un saint

De l’éducation qu’elle donna à son fils, la France a hérité un roi comme aucune autre nation n’en a eu. Blanche lui enseigne la messe quotidienne, l’aumône, la haine du blasphème, la crainte du péché plus que celle des hommes. Le mot qu’elle lui répétait, Louis le redira à son vieux compagnon Joinville : elle l’aimait mieux mort qu’en état de péché mortel. Il y a dans cette phrase toute la reine de Castille, et toute la sainteté rude du siècle. De cette main sévère est sorti Saint Louis, le roi de la justice sous le chêne de Vincennes et de la Sainte-Chapelle.

Elle-même bâtit. L’abbaye de Royaumont, voulue par le testament de Louis VIII et élevée à partir de 1228, Maubuisson près de Pontoise, le Lys près de Melun : trois maisons cisterciennes qui portent sa marque et où l’on prie pour sa lignée.

Gouverner pendant que le roi est outre-mer

En août 1248, Louis IX s’embarque à Aigues-Mortes pour l’Orient. Il laisse le royaume à sa mère : elle a soixante ans. Quatre années durant, elle gouverne seule un pays privé de son roi et bientôt frappé par la nouvelle du désastre — l’armée détruite en Égypte, le roi lui-même prisonnier au printemps 1250. Elle lève l’argent de la rançon, contient les seigneurs, apaise l’Église, réprime en 1251 le soulèvement des Pastoureaux, ces bandes paysannes parties délivrer le roi et qui finissent par piller. La même année, elle affranchit de leur servage les hommes d’Orly, contre leur propre seigneur ecclésiastique.

Elle meurt à la tâche en novembre 1252, à Melun, ayant reçu l’habit cistercien sur son lit d’agonie ; on l’ensevelit à Maubuisson. Louis IX, retenu en Terre sainte, n’apprendra la nouvelle que des mois plus tard. Il en pleura, dit Joinville, comme un enfant.

Ce qu’il reste

Deux fois régente d’un royaume qui n’aimait ni les femmes au pouvoir ni les étrangères, Blanche de Castille rendit à son fils une France plus vaste, plus riche et plus obéissante que celle qu’on lui avait confiée en larmes à Reims. Le domaine royal s’était étendu vers le Midi et la Provence, la grande féodalité était brisée, l’autorité du roi passait désormais par les baillis, les enquêteurs et les clercs.

Les Capétiens doivent à cette Castillane leur plus beau siècle. Royaumont et Maubuisson gardent sa mémoire, et le règne de Saint Louis, que l’Europe prit pour modèle, fut d’abord son œuvre à elle : elle avait fait le royaume avant de faire le roi.