
Grand thème
La construction du royaume
Comment mille ans de patience ont dessiné l'hexagone
Carte générale de la FranceFriedrich H. Handtke, 1880s — Domaine public
En 987, le roi de France règne sur un domaine que l'on traverse en trois jours. Huit siècles plus tard, la carte est faite. Récit d'une œuvre lente, où le contrat de mariage a plus servi que l'épée.
Le 3 juillet 987, dans la cathédrale de Noyon, un duc des Francs reçoit l’onction et la couronne. Il s’appelle Hugues Capet. Autour de lui, les grands qui viennent de l’élire gouvernent des provinces immenses : le duc d’Aquitaine, le comte de Flandre, le duc de Normandie tiennent chacun plus de terres que leur nouveau souverain. Le domaine propre du roi tient dans un ruban étroit qui va de Senlis à Orléans, en passant par Paris et Étampes — quelques jours de marche. Sur cette bande de blé et de forêts, personne n’aurait parié un royaume. C’est pourtant de là qu’est partie la France.
Un royaume grand comme deux évêchés
Il faut se défaire de l’image d’un roi tout-puissant. Le premier Capétien est un suzerain sans moyens, dont l’autorité réelle s’arrête aux tours de ses châteaux. Ses successeurs immédiats, Robert le Pieux, Henri Iᵉʳ, Philippe Iᵉʳ, passent leur vie à mater des seigneurs de brigandage établis à vingt lieues de Paris : Montlhéry, Puiset, Coucy. Louis VI, dit le Gros, y consacre son règne entier, et l’on peut dire qu’il gagne la sécurité de la route d’Orléans comme d’autres gagnent des empires.
Mais deux atouts silencieux travaillent pour eux. Le premier est le sacre de Reims, qui fait du roi un personnage sacré, différent en nature de ses vassaux. Le second est la chance biologique : de 987 à 1316, la lignée directe ne manque jamais d’un fils. Trois siècles sans crise de succession, dans un monde où les dynasties s’éteignent en deux générations — c’est la fondation invisible de tout le reste.
La méthode : le parchemin avant l’épée
Les Capétiens n’ont pas conquis la France, ils l’ont agrégée. Leur méthode tient en quelques procédés, patiemment répétés pendant huit siècles.
Le mariage d’abord : on épouse une héritière, et une province entre dans la famille avant d’entrer dans le royaume. L’héritage ensuite : on attend qu’une branche s’éteigne, et le sang capétien répandu dans toutes les maisons princières fait tomber les successions dans la main du roi. La confiscation féodale — la commise — permet au suzerain de retirer son fief au vassal jugé félon par la cour des pairs. L’achat, enfin, dont on parle peu : Philippe le Bel et ses successeurs ont acquis des seigneuries à prix d’argent comme on achète une terre.
La guerre vient en dernier, et toujours pour ratifier ce que le droit a préparé. C’est ce qui donne à la carte de France son caractère singulier : elle est moins le produit d’une conquête que d’une accumulation d’actes notariés.
Le grand siècle des acquisitions
Le tournant a une date : 1202. Jean sans Terre, roi d’Angleterre et vassal du roi de France pour ses fiefs continentaux, refuse de comparaître devant la cour de son suzerain. Il est déclaré déchu. Philippe Auguste exécute la sentence les armes à la main : Château-Gaillard tombe en mars 1204, Rouen en juin. La Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine et une partie du Poitou passent au roi de France en deux campagnes. Le domaine royal quadruple. Bouvines, en 1214, ne fait que sceller le fait accompli.
Vingt-cinq ans plus tard, la croisade contre les albigeois s’achève par un traité, non par une bataille. En avril 1229, à Paris, sous la régence de Blanche de Castille, Raymond VII de Toulouse se soumet, cède au roi une partie de ses terres et marie sa fille unique à un frère du roi. Faute d’héritier, le comté de Toulouse revient à la couronne en 1271 : le Languedoc est français par contrat, et le royaume touche la Méditerranée.
Le procédé se répète. En 1284, le futur Philippe le Bel épouse Jeanne, héritière de Champagne et de Navarre ; la Champagne, terre des grandes foires, est administrée par le roi dès ce jour et rejoint le domaine à l’avènement de leur fils, en 1314. En 1349, le dauphin de Viennois Humbert II, ruiné et sans enfant, vend sa principauté au petit-fils de Philippe VI, à charge pour l’héritier du trône d’en porter le titre : depuis lors, le fils aîné du roi de France s’appelle le dauphin.
Les grands héritages
Le XVᵉ siècle apporte les provinces d’un seul coup. Le 5 janvier 1477, Charles le Téméraire meurt devant Nancy. Louis XI fait aussitôt occuper le duché de Bourgogne et les villes de la Somme ; la Franche-Comté et les Pays-Bas, eux, échappent au roi et suivent Marie de Bourgogne dans la maison de Habsbourg — d’où deux siècles de guerres. En 1481, la mort du dernier prince angevin donne à la couronne l’Anjou, le Maine et la Provence, dont les états ratifient l’union en 1486. La France atteint le Rhône et la mer du Sud.
Reste la Bretagne. Anne, duchesse et deux fois reine, épouse Charles VIII en 1491 puis Louis XII en 1499 ; sa fille Claude transmet ses droits à François Iᵉʳ, et l’édit d’union promulgué à Vannes en août 1532 rattache le duché « à jamais » au royaume, en lui garantissant ses privilèges. En janvier 1558, le duc de Guise reprend Calais, dernière terre anglaise du continent. Avec l’avènement d’Henri IV, le Béarn et la Basse-Navarre de sa mère entrent à leur tour dans l’héritage royal.
Le pré carré
Les Bourbons héritent d’un royaume dont les frontières du nord et de l’est sont un enchevêtrement de places amies et ennemies. Henri II avait occupé Metz, Toul et Verdun en 1552 ; les traités de Westphalie, en 1648, en reconnaissent la possession et donnent au roi les droits des Habsbourg en Alsace. Puis tout s’enchaîne : l’Artois et le Roussillon au traité des Pyrénées, en 1659 ; Lille, Douai et la Flandre wallonne en 1668 ; la Franche-Comté en 1678 ; Strasbourg, occupée le 30 septembre 1681.
C’est alors qu’un ingénieur écrit à Louvois une lettre qui définit pour deux siècles la politique française :
Sérieusement, Monseigneur, le Roi devrait un peu songer à faire son pré carré.
— Vauban, lettre à Louvois, 20 janvier 1673
Le mot est resté. Vauban ceint le royaume d’une double ligne de citadelles, et cesse de courir après des places lointaines pour donner à la France une frontière continue, défendable, dessinée. Après lui, il ne manque plus que trois pièces : la Lorraine, qui revient à la mort de Stanislas en 1766 selon le traité conclu vingt-huit ans plus tôt ; la Corse, cédée par Gênes en 1768 ; la Savoie et Nice enfin, rattachées par le traité de Turin du 24 mars 1860 et confirmées par les plébiscites du mois d’avril.
Ce qu’il reste
Ce qui frappe, à parcourir cette chronologie, c’est la continuité par-dessus les régimes. Les rois, la République et l’Empire ont poursuivi la même œuvre avec les mêmes cartes sur la table ; la Savoie est entrée sous Napoléon III comme la Champagne était entrée sous Philippe le Bel, et l’Alsace-Moselle arrachée en 1871 a été rendue en 1918 au nom d’une appartenance que personne, en France, n’avait cessé de tenir pour évidente. Michelet avait trouvé la formule :
L’Angleterre est un empire, l’Allemagne un pays, une race, la France est une personne.
— Jules Michelet, Histoire de France
Il reste une carte que chaque enfant reconnaît d’un trait, et qui n’est le dessin de personne : ni d’un conquérant, ni d’un géographe, ni d’une assemblée. Elle est la somme de mille décisions dont aucune ne prévoyait l’ensemble — mariages, testaments, sentences féodales, traités signés dans des villes qu’on a oubliées. C’est le seul monument national que l’on habite sans le voir.
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