
Chef-d’œuvre · Architecture
La Sainte-Chapelle
L’intérieur de la Sainte-ChapelleJean-Christophe Benoist, s. d. — CC BY 3.0
Pour abriter la couronne d'épines rachetée à l'empereur de Constantinople, Saint Louis fit bâtir en sept ans une châsse de verre au cœur du Palais de la Cité. Quinze verrières y abolissent le mur : la lumière y est devenue architecture.
Le 18 août 1239, sur la route qui descend vers Paris, un homme marche pieds nus, en simple chemise, sans couronne ni manteau. Il a vingt-quatre ans, il est roi de France, et il porte sur ses épaules, avec son frère Robert d’Artois, une châsse où repose un cercle de joncs tressés : la couronne d’épines du Christ. Sa mère, Blanche de Castille, marche derrière lui. Le peuple s’agenouille sur le bord du chemin. Ce jour-là, le roi de France ne montre rien de sa puissance — et c’est ce jour-là qu’il la fonde autrement : il devient, aux yeux de la chrétienté entière, le gardien des instruments de la Passion.
La relique et le trône
L’affaire avait commencé loin de Paris. L’empire latin de Constantinople, né du détournement de la quatrième croisade, agonisait ; son jeune souverain Baudouin II courait l’Europe pour trouver de l’argent, et la couronne d’épines avait fini par être engagée auprès de banquiers vénitiens. C’est de leurs mains que les envoyés de Saint Louis la dégagèrent, en 1239, contre une somme que la tradition évalue à quelque cent trente-cinq mille livres tournois — un chiffre à manier avec prudence, mais dont l’ordre de grandeur dit l’essentiel : la relique coûta plusieurs fois plus cher que le monument bâti pour l’abriter. Deux ans plus tard suivirent un fragment de la vraie Croix, le fer de lance, l’éponge, et une vingtaine d’autres reliques de la Passion.
Le geste n’était pas seulement de dévotion. Byzance avait été la seconde Rome ; ses trésors sacrés passaient désormais à Paris. Gautier Cornut, archevêque de Sens, qui reçut le convoi et en rédigea le récit, comprit aussitôt ce que cela signifiait pour le royaume :
De même que le Seigneur a choisi la Terre sainte pour y accomplir les mystères de sa rédemption, ainsi il a spécialement élu notre France, afin que le triomphe de sa Passion y soit plus dévotement vénéré.
— Gautier Cornut, Historia susceptionis coronae spineae, vers 1240
Il fallait à ce trésor un écrin. Il serait royal, il serait dans le Palais même, et il serait une chapelle.
Sept ans pour un reliquaire de pierre
Le chantier s’ouvre vers 1242, dans la cour du Palais de la Cité, entre la grand-salle et le logis du roi. Il est achevé en 1248 : sept ans à peine, quand Notre-Dame de Paris en avait demandé près d’un siècle. Cette rapidité prodigieuse — la chapelle est bâtie d’un seul jet, dans un seul style, par une seule volonté — explique son unité sans égale. Le 26 avril 1248, elle est consacrée ; quelques semaines plus tard, le roi part pour la croisade d’Égypte.
Le nom de l’architecte n’est pas parvenu jusqu’à nous. Une tradition tardive l’attribue à Pierre de Montreuil, maître d’œuvre attesté à Saint-Germain-des-Prés et à Saint-Denis, mais aucun document contemporain ne le nomme pour ce chantier : l’attribution reste une hypothèse séduisante et rien de plus. Le devis, lui, laisse rêveur — les comptes conservés donnent pour le bâtiment un coût d’environ quarante mille livres, soit le tiers, ou moins, de ce qu’avait coûté la seule couronne d’épines. Jamais l’écrin n’avait été si modeste au regard du joyau ; et jamais écrin ne fut si beau.
L’édifice superpose deux sanctuaires. En bas, la chapelle basse, écrasée et sombre, forêt de colonnettes sous une voûte semée de fleurs de lys, était la paroisse du personnel du Palais. En haut, à quoi l’on accédait de plain-pied depuis les appartements royaux, la chapelle haute, réservée au roi, à sa famille et aux chanoines : un vaisseau unique d’environ trente-trois mètres de long, dont la voûte s’élève à plus de vingt mètres — et où, littéralement, il n’y a plus de murs.
Le mur aboli
C’est le prodige. Les bâtisseurs ont poussé la logique gothique jusqu’à son terme : les contreforts extérieurs, épaulés par des tirants de fer noyés dans la maçonnerie, reprennent toute la charge, et entre eux ne subsiste que du verre. Quinze verrières de près de quinze mètres de haut montent d’un trait du soubassement aux voûtes, portant environ six cent dix-huit mètres carrés de vitraux dont les deux tiers, chiffre exceptionnel, sont d’origine et datent du XIIIᵉ siècle.
Elles racontent plus d’un millier de scènes. On y lit la Genèse, l’Exode, les Rois, les prophètes, la Passion — et, dans la dernière baie, l’histoire des reliques elles-mêmes jusqu’à leur arrivée à Paris : l’Écriture sainte s’y achève sur le règne de Louis IX, et le roi de France entre ainsi dans le récit biblique. La grande rose occidentale, refaite dans le goût flamboyant vers 1485, y ajoute l’Apocalypse en un tourbillon de rouges.
Il faut se défaire de l’idée d’une pierre nue : tout était peint, doré, rehaussé de verre coloré, la voûte semée d’étoiles d’or sur azur, les socles des apôtres émaillés. Le mot que l’on a forgé pour ce style — le gothique rayonnant — désigne d’abord le dessin des roses, mais il dit aussi bien ce que l’on éprouve ici, et que les cathédrales de Chartres ou d’Amiens n’atteignent pas au même degré : la lumière n’éclaire plus l’architecture, elle est l’architecture. En 1323, le maître parisien Jean de Jandun, décrivant les merveilles de sa ville, ne trouvait pas d’autre comparaison que celle du Paradis.
L’épreuve des siècles
La chapelle a failli disparaître plusieurs fois. Les incendies du Palais, les inondations de la Seine, un grand embrasement en 1776 l’ont menacée sans l’emporter ; la flèche, plusieurs fois brûlée, plusieurs fois refaite, fut abattue à la Révolution. Le sanctuaire devint alors dépôt de farine, puis magasin d’archives judiciaires : on monta des rayonnages jusqu’à mi-hauteur des verrières basses, et le trésor fut dispersé, les orfèvreries envoyées à la fonte. Les reliques majeures, elles, furent sauvées : la couronne d’épines fut remise en 1806 à l’archevêque de Paris et conservée à Notre-Dame ; depuis l’incendie du 15 avril 2019, elle est déposée au Louvre.
Le XIXᵉ siècle sauva le monument. À partir des années 1840, Félix Duban, Jean-Baptiste Lassus, puis Eugène Viollet-le-Duc et Émile Boeswillwald menèrent l’une des plus longues et des plus scrupuleuses restaurations du siècle : dépose et remontage des verrières, restitution de la polychromie, et cette flèche de bois et de plomb, la cinquième, qui domine aujourd’hui les toits de l’île.
Ce qu’il reste
Elle est toujours là, serrée entre les bâtiments du Palais de justice, presque invisible de la rue, et l’on ne la découvre qu’en levant les yeux depuis une cour. C’est peut-être ce qui lui va le mieux : la Sainte-Chapelle ne s’impose pas au dehors, elle se révèle au dedans. Chaque année, des centaines de milliers de visiteurs gravissent l’escalier étroit de la chapelle basse et s’arrêtent net, en haut des marches, devant ce que sept siècles n’ont pas usé.
Elle demeure le plus pur témoignage de ce que fut l’alliance du trône et de l’autel dans la France médiévale — cette vocation religieuse du royaume que la monarchie capétienne revendiqua sans relâche. Un roi y avait fait bâtir, non un palais, non un tombeau, mais un coffre de verre pour une couronne d’épines. La sienne, d’or, il l’avait laissée à la porte, un jour d’août 1239, sur la route de Sens.