
Grand personnage
Guillaume le Conquérant
Le bâtard de Falaise qui gagna une couronne
La tapisserie de BayeuxUniversité de Caen Normandie, CNRS, ENSICAEN, 2017 — Domaine public
Bâtard, orphelin, duc à huit ans : il aurait dû périr dans les complots normands. À soixante ans, Guillaume avait conquis l'Angleterre, l'avait inventoriée arpent par arpent, et installé le français pour trois siècles sur le trône de Londres.
Le 25 décembre 1066, dans l’abbaye de Westminster que le roi défunt avait fait bâtir et consacrer un an plus tôt, un duc normand reçoit la couronne d’Angleterre. On demande à l’assemblée, selon la coutume, si elle accepte ce roi : les Anglais crient oui en anglais, les Normands en français, et la clameur mêlée traverse les murs. Les cavaliers postés dehors, ne comprenant ni l’une ni l’autre langue, croient à une émeute et mettent le feu aux maisons voisines. L’église se vide dans la fumée ; l’évêque achève l’onction devant quelques clercs et un prince qui tremble, dit le chroniqueur Orderic Vital, pour la première fois de sa vie. Rien ne résume mieux le règne qui commence : un royaume pris, deux peuples qui ne s’entendent pas, et un homme qui ne lâchera rien.
L’enfant de Falaise
Il naît vers 1027, à Falaise, du duc Robert le Magnifique et d’Arlette, fille d’un artisan de la ville. Bâtard : le mot le suivra toute sa vie, et ses ennemis le lui crieront sous les murs des places qu’il assiège. En 1035, son père meurt au retour d’un pèlerinage à Jérusalem ; l’enfant de huit ans devient duc de Normandie, sous la garde de grands qui se font tuer les uns après les autres. Son précepteur, son sénéchal Osbern — égorgé, dit-on, dans la chambre même où dormait le jeune duc —, le comte Gilbert de Brionne : la Normandie des années 1040 dévore ses tuteurs. Guillaume grandit dans les châteaux, changé de refuge la nuit, apprenant très tôt que la clémence se paie.
À vingt ans environ, il joue tout. En 1047, les barons du Bessin et du Cotentin se soulèvent derrière Guy de Brionne pour lui prendre son duché. Guillaume obtient le secours de son suzerain Henri Iᵉʳ, roi de France, et les deux hommes écrasent les rebelles à Val-ès-Dunes, dans la plaine à l’est de Caen. La bataille est un chaos de cavaliers sans plan ; elle décide pourtant de tout. Quelques mois plus tard, un concile réuni à Caen proclame en Normandie la trêve de Dieu : plus de guerre privée du mercredi soir au lundi matin, ni pendant l’Avent et le Carême. L’Église et le prince viennent de conclure l’alliance qui fera la force du duché.
Mathilde, Lanfranc et l’ordre normand
Vers 1050, Guillaume épouse Mathilde de Flandre, fille du comte Baudouin V, alliance qui le couvre à l’est et l’introduit dans la haute parenté d’Europe. Le pape Léon IX avait interdit ce mariage pour cause de parenté ; il faudra une décennie et l’entremise de Lanfranc pour obtenir la dispense. La tradition veut que les deux abbayes de Caen — Saint-Étienne pour les hommes, la Trinité pour les dames — aient été fondées en pénitence de cette union. Elles se dressent encore aux deux bouts de la ville, comme deux serments de pierre.
Lanfranc, justement, est l’autre pilier du règne. Ce Lombard de Pavie, juriste devenu moine, fait de l’abbaye du Bec la plus grande école d’Occident, où lui succédera Anselme, le futur docteur de l’Église ; Guillaume l’appelle à Saint-Étienne de Caen, puis, en 1070, au siège de Cantorbéry. Autour de ces deux hommes, la Normandie devient l’État le mieux tenu de la chrétienté latine : vicomtes révocables, monnaie ferme, abbayes réformées, chevaliers nombreux et affamés de terres. Vainqueur du roi de France à Mortemer en 1054 puis à Varaville en 1057, maître du Maine vers 1063, Guillaume dispose, à quarante ans, du meilleur instrument militaire d’Europe. Il ne lui manque qu’un royaume.
Le serment, la comète et la mer
Le 5 janvier 1066 meurt Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre sans enfant, élevé en Normandie, cousin de Guillaume par sa mère. Dès le lendemain, le plus puissant des comtes anglais, Harold Godwinson, se fait couronner. Les Normands crient au parjure : Édouard, disent-ils, avait promis la couronne à Guillaume dès 1051, et Harold lui-même, jeté par une tempête sur la côte de Ponthieu vers 1064, aurait prêté serment sur des reliques de servir sa cause. Cette version est celle des vainqueurs, et les sources anglaises l’ignorent : on la rapportera donc pour ce qu’elle est, la justification d’une conquête.
Au printemps, une comète — celle qu’on nommera plus tard comète de Halley — traverse le ciel d’Europe et sème l’effroi ; la broderie de Bayeux la montre, et les Anglais la regardent comme un présage. Guillaume, lui, fait abattre les forêts normandes. Il obtient la bannière du pape Alexandre II, réunit une flotte à Dives puis à Saint-Valery, et attend le vent des semaines durant. Le sort le sert : Harold doit courir dans le Nord briser une invasion norvégienne à Stamford Bridge, le 25 septembre. Trois jours plus tard, la flotte normande touche terre sans un coup d’épée à Pevensey.
Le jour de Senlac
Le 14 octobre 1066, sur la colline de Senlac, près de Hastings, environ sept mille Anglais font front derrière leur mur de boucliers, haches danoises au poing, quand les Normands lancent archers, fantassins et cavaliers. L’assaut se brise tout le jour sur la crête. Au milieu de la mêlée, le bruit court que le duc est mort ; il relève son heaume pour montrer son visage à ses hommes. Puis vient la ruse qui décide de l’histoire de l’Occident : les cavaliers feignent de fuir, les Anglais rompent leur ligne pour les poursuivre, et la cavalerie se retourne sur eux en terrain découvert. À la tombée du jour, Harold tombe près de son étendard — la tradition, appuyée sur une image de la tapisserie dont la lecture reste discutée, veut qu’il ait été frappé d’une flèche à l’œil. L’Angleterre anglo-saxonne meurt avec lui.
Il faudra pourtant cinq années de fer pour tenir l’île, et surtout la terrible dévastation du Nord, en 1069-1070, où le roi fait brûler récoltes et villages entre Humber et Tees. Les chroniqueurs anglais ne l’ont pas pardonnée.
Le livre du Jugement dernier
Au Noël de 1085, à Gloucester, Guillaume ordonne l’enquête la plus extraordinaire du Moyen Âge. Des commissaires recensent, comté par comté et manoir par manoir, la terre, les hommes, les charrues et les bêtes. En un an, le Domesday Book est achevé : environ treize mille localités, un royaume mis en chiffres. Les Anglais l’ont nommé le livre du Jugement dernier, parce qu’on n’en appelait pas de ses sentences.
Il fit faire l’enquête si étroitement qu’il n’y eut pas une seule hide, ni une seule verge de terre — c’est honte à dire, mais il n’eut point honte de le faire — pas même un bœuf, ni une vache, ni un porc, qui ne fût inscrit dans son registre.
— Chronique anglo-saxonne, année 1085
Le même esprit bâtit la Tour blanche de Londres et des centaines de mottes castrales, et transplante outre-Manche une féodalité où chaque baron tient sa terre du roi seul : en août 1086, à Salisbury, tous les grands du royaume viennent lui prêter serment en personne. Guillaume meurt le 9 septembre 1087 au prieuré Saint-Gervais, près de Rouen, des suites d’une blessure reçue en brûlant Mantes. Ses funérailles à Saint-Étienne de Caen tournent au désastre : un homme du peuple interrompt la cérémonie pour réclamer le prix du terrain, et le corps trop lourd éclate en entrant dans le sarcophage. Le plus puissant prince d’Occident n’aura pas eu de tombeau paisible.
Ce qu’il reste
Par lui, un vassal du roi de France devint roi à son tour, et l’histoire des deux pays fut nouée pour quatre siècles — jusqu’à ce que Philippe Auguste reprenne la Normandie en 1204 et que la guerre de Cent Ans solde enfin l’héritage de 1066. Par lui surtout, le français régna trois cents ans sur l’Angleterre : langue de la cour, des lois et des chartes, il a laissé à l’anglais, selon les estimations, près du tiers de son vocabulaire — justice, government, beef, castle —, et cette dette-là ne s’est jamais éteinte (voir la langue française).
De cette aventure subsiste une merveille sans équivalent : la tapisserie de Bayeux, qui n’est pas une tapisserie mais une broderie de laine sur toile de lin, longue d’environ soixante-dix mètres, exécutée à la fin du XIᵉ siècle — chronique en images où l’on voit les chevaux embarquer, les cuisines de campagne fumer et la comète passer. Elle dit le reste : la Normandie des Capétiens, ses abbayes et son Mont-Saint-Michel, fut la province qui donna un roi à l’Angleterre et une langue au monde.