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Histoire de France
La bataille de Tolbiac, par Ary Scheffer

Grand personnage

Clovis

Le premier roi chrétien des Francs

La bataille de TolbiacAry Scheffer, 1836 — Domaine public

D'un chef de guerre de quinze ans, l'histoire a fait le fondateur. Vainqueur à Soissons, à Tolbiac et à Vouillé, baptisé à Reims par saint Remi, Clovis rassemble la Gaule sous la couronne franque et scelle pour quatorze siècles l'alliance de la France et de l'Église.

Reims, un matin de Noël, dans les dernières années du Vᵉ siècle. Les rues sont ombragées de tentures, les églises parées de courtines blanches ; les cierges parfumés et l’encens embaument tant que la foule, écrira Grégoire de Tours, se croit « transportée au milieu des parfums du paradis ». Derrière les évêques s’avance un homme de trente ans, la longue chevelure des rois francs sur les épaules : Clovis, fils de Childéric, roi païen d’un peuple de guerriers, vient déposer ses armes et courber la tête dans la cuve baptismale. De ce geste datent l’alliance de la France et de l’Église, la ville des sacres et le plus durable des royaumes nés sur les ruines de Rome. Rien n’y destinait pourtant le petit roi salien monté sur le trône quinze ans plus tôt.

L’héritier de Tournai

Clovis naît vers 466, sans doute à Tournai, où règne son père Childéric, roi des Francs saliens — un peuple germanique établi de longue date dans le nord de la Gaule, longtemps au service de Rome. Quand Childéric meurt, en 481, son fils lui succède : il a quinze ans environ. Son domaine est peu de chose, quelques cités entre l’Escaut et la Somme, et autour de lui un monde achève de mourir. L’Empire d’Occident s’est effondré cinq ans plus tôt ; le Romain Syagrius tient encore Soissons, les Wisigoths règnent de la Loire à l’Espagne, les Burgondes sur le Rhône, les Alamans pèsent sur le Rhin.

Un document authentique éclaire ces commencements : dès l’avènement, Remi, évêque de Reims, écrit au jeune roi païen — l’Église des Gaules, privée d’empire, cherche un bras séculier.

Un grand bruit est venu jusqu’à nous : tu viens de prendre en main l’administration de la Belgique seconde. Défère à tes évêques et recours toujours à leurs conseils : si tu t’entends bien avec eux, ta terre s’en trouvera mieux.

— Lettre de saint Remi à Clovis, vers 481

Le conseil sera entendu au-delà de toute espérance.

Le vase de Soissons

En 486, à vingt ans, Clovis marche sur Soissons et défait Syagrius, que Grégoire de Tours appelle « roi des Romains ». Le dernier lambeau de la Gaule romaine tombe aux mains des Francs, dont la domination s’étend bientôt vers la Loire ; Syagrius, réfugié chez les Wisigoths, est livré puis exécuté.

De cette campagne, la mémoire nationale a retenu une scène célèbre entre toutes — qu’on ne connaît que par Grégoire de Tours, écrivant près d’un siècle après les faits. Dans le butin figure un vase d’une grande beauté, enlevé à une église ; l’évêque — la tradition veut que ce soit Remi — en demande la restitution. Au partage, Clovis réclame le vase en sus de sa part. Un guerrier, invoquant la règle du partage égal, le frappe de sa hache : « Tu ne recevras rien ici que ce que le sort t’attribuera vraiment. » Le roi se tait et rend le vase meurtri. L’année suivante, passant ses troupes en revue, il s’arrête devant l’homme, juge ses armes mal tenues, jette sa francisque à terre et, comme l’autre se baisse, lui fend le crâne : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons. » Légende ou souvenir déformé, le récit dit deux vérités : la poigne du chef, et déjà le soin de ménager l’Église.

Clotilde et le Dieu de Tolbiac

Vers 493, Clovis épouse Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes. Dans une cour gagnée à l’arianisme, la princesse est restée catholique, d’une foi ardente ; elle presse son époux d’abandonner ses idoles et essuie refus sur refus. Le roi ne raille pas, il calcule : ses guerriers sont païens, et ses dieux, jusqu’ici, lui ont tout donné.

Vers 496, à Tolbiac, en pays rhénan, la bataille contre les Alamans tourne au désastre : la ligne franque plie, le roi voit venir la mort. Grégoire de Tours, qui a modelé son récit sur la conversion de Constantin, lui prête alors cette prière :

Jésus-Christ, toi que Clotilde proclame fils du Dieu vivant, si tu m’accordes la victoire sur ces ennemis, je croirai en toi et me ferai baptiser en ton nom ; car j’ai invoqué mes dieux et ils se sont éloignés de moi.

— Prière prêtée à Clovis par Grégoire de Tours (Histoire des Francs, II, 30)

Le roi des Alamans tombe, son peuple se soumet. La scène doit beaucoup à son modèle romain ; mais que Clovis ait vu un signe dans cette victoire, toute la suite le montre.

Noël à Reims

Instruit par Remi, encouragé par Clotilde, le roi s’assure de ses guerriers — leur assentiment, note Grégoire, devança son discours. Le baptême est donné à Reims un 25 décembre. L’année, elle, demeure discutée : 496 selon la tradition, que les historiens déplacent parfois jusqu’en 498, voire 508. Plus de trois mille guerriers de son armée, selon Grégoire, sont baptisés avec lui ; et l’évêque aurait alors prononcé, selon le même récit, le mot que la France répète depuis : « Courbe la tête, fier Sicambre : adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

Tous les rois barbares d’Occident sont alors ariens, séparés par leur foi des peuples romains qu’ils gouvernent ; Clovis, seul, embrasse le catholicisme de ses sujets gallo-romains. Les évêques, les cités, les fidèles se donnent à lui, et Grégoire le salue du titre de « nouveau Constantin ». De ce Noël date le pacte qui fera de la France la fille aînée de l’Église. Une légende plus tardive, rapportée au IXᵉ siècle par l’archevêque Hincmar, voudra qu’une colombe ait apporté du ciel la sainte ampoule remplie du chrême : elle fera de Reims, pour plus de mille ans, la ville du sacre des rois.

Vouillé, Paris, la loi

Le baptême n’a pas adouci le conquérant ; il lui a donné une cause. « Je supporte avec peine que ces ariens tiennent une partie des Gaules », lui fait dire Grégoire ; « marchons, avec l’aide de Dieu ». Au printemps 507, l’armée franque passe la Loire. À Vouillé, près de Poitiers, la puissance wisigothique s’écroule en un jour : le roi Alaric II est tué — de la main même de Clovis, selon Grégoire — et l’Aquitaine presque entière, de la Loire aux Pyrénées, passe aux Francs.

Les années qui restent fondent un État. En 508, à Tours, un envoyé de l’empereur d’Orient Anastase remet à Clovis les insignes d’un consulat honorifique : revêtu de la pourpre et du diadème, le chef franc paraît aux Gaulois en héritier de Rome. Il fixe le siège de son royaume à Paris et réunit sous son sceptre, par la guerre et par la ruse — Grégoire ne dissimule rien des meurtres des roitelets francs rivaux —, l’ensemble des royaumes de son peuple. En juillet 511, il convoque à Orléans un concile de trente-deux évêques, qui règle l’union du trône et de l’autel ; vers la même époque, la vieille coutume des Francs saliens est mise par écrit : c’est la loi salique, dont le nom resurgira bien plus tard dans l’histoire du royaume.

Clovis meurt à Paris le 27 novembre 511, âgé de quarante-cinq ans environ. Il est inhumé dans l’église des Saints-Apôtres, qu’il avait fait élever avec Clotilde sur la colline de la rive gauche, auprès du tombeau de sainte Geneviève. Selon la coutume franque, le royaume est partagé entre ses quatre fils : la dynastie mérovingienne régnera encore près de deux siècles et demi.

Ce qu’il reste

Un nom, d’abord — le plus porté de toute l’histoire de France. Chlodowig, latinisé en Chlodovechus, a donné Clovis, puis Louis : dix-huit rois l’ont repris après lui, jusqu’à Louis XVIII. Reims, ensuite : du baptême de Noël est née la tradition du sacre, et presque tous les rois de France, jusqu’à Charles X en 1825, vinrent y recevoir l’onction de la sainte ampoule. Le gisant de Clovis, sculpté au XIIIᵉ siècle pour l’abbaye Sainte-Geneviève, veille aujourd’hui dans la basilique de Saint-Denis, en tête de la longue file des rois.

La mémoire nationale l’a retenu comme le premier de la file : les listes royales s’ouvrent sur son nom, 481 sert de date de naissance conventionnelle à la monarchie, et la France a commémoré en 1996 le quinzième centenaire de son baptême. D’un chef de guerre barbare, l’histoire a fait un fondateur : celui qui, en unissant la force franque et la foi romaine, dessina de l’Escaut aux Pyrénées la première silhouette du royaume, et posa la première pierre de quatorze siècles d’histoire commune entre la France et l’Église.