
Grand personnage
Louis XI
L'universelle aragne
Louis XI, par Francesco LauranaFrancesco Laurana, c. 1460/1466 — CC0
Ni faste ni tournoi : un roi en pourpoint usé, coiffé d'un chapeau garni de médailles, qui préféra l'or et la patience aux batailles. En vingt-deux ans, il abattit la Bourgogne du Téméraire et légua le royaume le plus vaste et le mieux tenu d'Occident.
Péronne, octobre 1468. Le roi de France est venu sans armée, presque sans escorte, parler d’homme à homme au plus puissant de ses vassaux, dans la ville de ce vassal. Le troisième jour, un courrier arrive : Liège s’est soulevée contre Charles le Téméraire, et les émissaires du roi étaient dans la ville. Le duc fait fermer les portes. Louis XI passe la nuit dans la vieille tour où, cinq siècles plus tôt, Charles le Simple était mort captif. Il en sortira en signant tout ce qu’on lui présente, et en chevauchant sous les murs de Liège pour assister à la ruine de ceux qu’il avait soulevés. Elle lui coûtera neuf ans de patience, cette humiliation ; le Téméraire y perdra son duché et sa vie.
Le dauphin rebelle
Il naît à Bourges le 3 juillet 1423, dans le royaume rétréci de Charles VII, quand l’Angleterre tient Paris et que la Loire est une frontière. Il grandit au temps du redressement, mais ne s’entendra jamais avec son père. À seize ans, il prête son nom à la Praguerie, révolte des grands contre le roi (1440) ; pardonné, il est éloigné dans le Dauphiné, qu’il gouverne dix ans en souverain et où il se marie sans l’aveu paternel. En 1456, menacé d’une expédition royale, il fait ce qu’aucun héritier de France n’avait osé : il passe chez l’ennemi et se réfugie auprès de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui l’entretient cinq ans au château de Genappe.
Le 22 juillet 1461, son père meurt. Louis est sacré à Reims le 15 août, entouré des Bourguignons. Il a trente-huit ans, une longue rancune et une idée fixe : le roi doit commander seul.
Le roi en pourpoint usé
Rien, chez lui, de la majesté qu’on attend. Petit, le nez long, il s’habille de drap simple et porte ce feutre garni de médailles de plomb — enseignes de pèlerinage — qui a fait rire toute l’Europe des cours. Il ne donne ni tournois ni fêtes ; il chevauche, il écoute, il paie. Il préfère les hommes neufs aux princes du sang : un barbier, Olivier le Daim, un prévôt sorti du rang, Tristan L’Hermite, des marchands, des légistes. Il écrit lui-même des centaines de lettres et achète les conseillers de ses adversaires. Le surnom qui lui restera vient de ses ennemis : les chroniqueurs bourguignons — on l’attribue à Georges Chastellain — l’appellent l’universelle aragne.
La toile a des fils de fer. Les cages, ces coffres de bois cerclé où l’on ne peut se tenir debout, ont bel et bien existé : Philippe de Commynes, qui les nomme les « fillettes du roi », y fut lui-même enfermé après la mort de Louis XI. Le cardinal Jean Balue, convaincu en 1469 d’avoir correspondu avec le Téméraire, resta près de onze ans en prison ; la tradition veut qu’il ait été enfermé dans une cage de son invention — les historiens en doutent, mais la légende noire était née. Le connétable de Saint-Pol fut décapité en 1475, le duc de Nemours en 1477. Ce roi très pieux, qui multipliait les pèlerinages et les fondations, ne pardonnait pas deux fois.
Douze ans contre le Téméraire
Dès 1465, les grands se coalisent dans la ligue du Bien public. La bataille de Montlhéry, le 16 juillet, ne décide rien ; Louis cède tout par les traités de Conflans et de Saint-Maur, puis reprend pièce à pièce ce qu’il a lâché. C’est sa manière : perdre le terrain, gagner le temps.
Ces coalitions de princes se réclamaient du « bien public » ; elles servaient d’abord leurs auteurs. Jacques Bainville en a donné la formule : « l’anarchie profite toujours à quelqu’un, souvent aux grands, jamais aux petits ». C’est cette conviction qui arme la patience de Louis XI.
Le duel véritable commence en 1467, quand Charles le Téméraire succède à son père. Le duc rêve d’un État continu de la Hollande au Jura ; il a l’armée la plus riche d’Europe. Après le piège de Péronne, Louis change d’arme : il n’affrontera plus la Bourgogne, il l’usera. En 1472, l’invasion bourguignonne échoue devant Beauvais, où le geste d’une jeune femme, Jeanne Laisné dite Jeanne Hachette, arrachant un étendard sur le rempart, devient aussitôt un souvenir national. En 1475, quand Édouard IV d’Angleterre débarque à Calais pour reprendre la vieille querelle, Louis ne livre pas bataille : il achète la paix par le traité de Picquigny, le 29 août, contre une forte somme comptant et une pension annuelle. Les Anglais rembarquent ; la guerre de Cent Ans ne recommencera pas.
Restait à trouver qui saignerait le Téméraire. Louis paie les cantons suisses et pousse la ligue de Constance, conclue en 1474 entre l’Autriche, les Confédérés et les villes d’Alsace. L’affaire se règle sans un soldat français : Grandson le 2 mars 1476, Morat le 22 juin — deux désastres bourguignons — puis Nancy, le 5 janvier 1477, où l’on retrouve le corps du duc dans la boue gelée d’un étang, dépouillé, à demi dévoré. Charles avait quarante-trois ans. Il ne laissait qu’une fille.
L’arrondissement du royaume
Louis fond sur l’héritage. Le duché de Bourgogne, fief mâle relevant de la couronne, est saisi ; la Picardie et le Boulonnais reviennent au roi. Marie de Bourgogne, en épousant Maximilien de Habsbourg en août 1477, sauve les Pays-Bas et fait entrer l’Empire dans la querelle ; l’armée royale est battue à Guinegatte en 1479. La mort accidentelle de Marie ouvre la voie au traité d’Arras, le 23 décembre 1482, qui scelle l’essentiel des gains français.
Ailleurs, la moisson se fait sans guerre. Le Roussillon et la Cerdagne sont engagés au roi par l’Aragon dès 1462. À la mort du roi René en 1480, l’Anjou et le Barrois reviennent à la couronne ; à celle de son neveu Charles du Maine, en décembre 1481, c’est le Maine et surtout la Provence, dont les états ratifient le rattachement l’année suivante. Marseille devient française. Dans la longue construction du royaume, Louis XI achève le dessin que les Capétiens poursuivaient depuis cinq siècles.
L’ouvrier de l’État moderne
Le plus durable est pourtant l’ouvrage de bureau. Il organise un service de chevaucheurs royaux avec relais sur les grandes routes — l’ancêtre de la poste française, que la tradition rattache à une ordonnance de 1464 dont les érudits discutent la forme. Il transfère à Lyon, dès 1463, les foires que tenait Genève, et en fait la place d’argent du royaume. Il implante la soie à Lyon en 1466, puis à Tours en 1470 : la fortune séricicole des deux villes commence là. La même année, la première presse d’imprimerie de France s’installe à la Sorbonne, sous un règne qui la protège. Il entretient les compagnies d’ordonnance héritées de son père, remplace les francs-archers par une infanterie soldée à la suisse, soigne l’artillerie, et gouverne avec des serviteurs qu’il a faits — cette noblesse de service qui remplacera peu à peu la féodalité.
L’un d’eux l’a jugé pour la postérité. Philippe de Commynes, passé du camp bourguignon au sien en 1472, écrira des Mémoires qui sont le premier grand livre d’histoire politique en français :
Entre tous ceux que j’ai jamais connus, le plus sage pour soi tirer d’un mauvais pas en temps d’adversité, c’était le roi Louis onzième, notre maître, et le plus humble en paroles et en habits.
— Philippe de Commynes, Mémoires, livre I
Les dernières années sont sombres. Malade, frappé d’attaques, le roi se barricade au Plessis-lèz-Tours derrière des palissades et des archers écossais, fait venir des reliques, appelle de Calabre l’ermite François de Paule. Il meurt le 30 août 1483, à soixante ans, et se fait enterrer non à Saint-Denis, mais à Notre-Dame de Cléry, auprès de la Vierge qu’il avait tant priée.
Ce qu’il reste
Le XIXᵉ siècle romantique lui a fait un procès dont il ne s’est jamais tout à fait relevé. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, en a fixé l’image pour toujours : un vieillard avare et cruel, comptant ses écus devant une cage de fer. L’historiographie a depuis rétabli l’autre visage — celui d’un politique lucide, économe du sang de ses sujets, qui préféra toujours l’argent à la bataille et le temps à la gloire. Les deux portraits disent une part du vrai : il fut craint, peu aimé, et prodigieusement efficace.
Son héritier reçoit un royaume considérablement agrandi, sans grande principauté rivale, doté d’une armée permanente, de foires, de routes, d’une administration et d’un trésor. La Renaissance française, ses guerres d’Italie et ses châteaux de Loire n’auraient pas été possibles sans cette base : ce que François Iᵉʳ dépensera en magnificence, l’aragne du Plessis l’avait patiemment amassé. De tous les rois de France, il est celui qui ressemble le moins à l’idée qu’on se fait d’un roi — et l’un de ceux à qui la France doit le plus.