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Histoire de France
Philippe IV le Bel, roi de France, par Nicolas de Larmessin

Grand personnage

Philippe le Bel

Le roi de fer

Philippe IV le Bel, roi de FranceNicolas de Larmessin, 1690 — Domaine public

Beau, muet, insondable, Philippe IV humilie le pape, brise les templiers et fait plier la Flandre. Sous ce roi que ses ennemis disaient de pierre, la France féodale devient un État — et le règne s'achève sur une couronne sans héritier.

Au petit matin du vendredi 13 octobre 1307, dans chaque bailliage et chaque sénéchaussée du royaume, des officiers du roi brisent le sceau d’une lettre reçue plusieurs semaines plus tôt, avec défense expresse de l’ouvrir avant ce jour. À la même heure, de la Picardie au Languedoc, les commanderies du Temple sont investies, leurs frères arrêtés, leurs coffres scellés. Aucune puissance d’Occident n’avait encore montré qu’elle savait faire cela : frapper partout à la fois, sur un ordre écrit, par une administration obéissante. Derrière cette mécanique, un homme de trente-neuf ans qui ne hausse jamais la voix et dont personne, de son vivant, n’a su lire les pensées.

Une statue sur le trône

Philippe naît en 1268, sans doute à Fontainebleau, fils de Philippe III le Hardi et d’Isabelle d’Aragon, petit-fils de Saint Louis. Il a seize ans lorsqu’il épouse Jeanne de Navarre, qui lui apporte la Champagne et le royaume de Navarre ; dix-sept lorsqu’il devient roi, en 1285, à la mort de son père au retour d’une désastreuse croisade d’Aragon. Les chroniqueurs vantent sa beauté — d’où son surnom, donné de son temps — et se heurtent aussitôt à son mutisme. On le dit pieux, chasseur infatigable, incapable d’un éclat. L’évêque de Pamiers Bernard Saisset, qui devait payer cher sa langue, aurait lâché la formule que la postérité n’a plus oubliée :

Ce n’est ni un homme ni une bête, c’est une statue.

— Propos prêtés à Bernard Saisset, consignés par l’enquête royale ouverte contre lui en 1301

Autour de cette statue s’affaire un cercle d’hommes nouveaux : des juristes formés au droit romain, sortis du Midi ou de la petite noblesse, qui doivent tout au roi. Pierre Flote, chancelier au verbe rude ; Guillaume de Nogaret, légiste languedocien capable des plus grandes audaces ; Enguerrand de Marigny, coadjuteur du royaume et maître des finances. Ils apportent une idée neuve et redoutable : le roi de France ne reconnaît aucun supérieur au temporel, il est empereur en son royaume. La formule circulait déjà chez les canonistes ; Philippe en fait un instrument de gouvernement. Sous lui, le Parlement de Paris se fixe, la Chambre des comptes s’organise, les enquêteurs royaux sillonnent les provinces. La souveraineté cesse d’être un mot pour devenir une pratique quotidienne.

Le roi contre le pape

Le heurt avec Rome vient de l’argent. Pour financer la guerre, Philippe taxe le clergé de son royaume ; en 1296, la bulle Clericis laicos de Boniface VIII interdit de rien verser aux princes sans l’aval du Saint-Siège. Le roi répond sans un mot de polémique : il ferme les frontières à l’or et à l’argent. Rome, privée des revenus français, cède ; en signe d’apaisement, Boniface canonise en 1297 le grand-père du roi, Louis IX.

La trêve est courte. En 1301, l’arrestation de Bernard Saisset, accusé de trahison, rallume l’incendie : le pape somme le roi de s’expliquer et lui rappelle, par la bulle Ausculta fili, qu’il lui est soumis. Philippe fait alors une chose que nul roi n’avait tentée : il en appelle au royaume. Le 10 avril 1302, à Notre-Dame de Paris, il convoque ensemble le clergé, la noblesse et les bonnes villes. Ces premiers états généraux approuvent le roi. Boniface riposte en novembre par Unam sanctam, la plus haute affirmation de la suprématie pontificale sur les princes.

La réponse tombe l’année suivante. Le 7 septembre 1303, Nogaret et le seigneur romain Sciarra Colonna surprennent le vieux pape dans sa résidence d’Anagni, l’insultent et le retiennent prisonnier ; les habitants le délivrent au bout de quelques jours, mais Boniface, brisé, meurt le 11 octobre suivant. Deux ans plus tard, un archevêque bordelais devient pape sous le nom de Clément V ; il ne verra jamais Rome, et installe la papauté à Avignon en 1309. Pour la première fois depuis Canossa, un roi avait affronté le Saint-Siège et n’avait pas plié.

Les éperons d’or et la monnaie du roi

La force du roi de fer trouve pourtant ses limites au nord. La riche Flandre, drapière et turbulente, supporte mal l’annexion. Le 11 juillet 1302, sous Courtrai, la chevalerie française chargea des milices de tisserands retranchées derrière les fossés ; elle y fut massacrée. Les Flamands ramassèrent sur le champ de bataille des centaines d’éperons dorés qu’ils suspendirent dans une église : la bataille des éperons d’or fut le plus grand désastre de la chevalerie depuis des générations, et Pierre Flote y laissa la vie. Philippe reprit patiemment l’affaire ; le 18 août 1304, à Mons-en-Pévèle, il livra lui-même une bataille très disputée dont il resta maître, et arracha l’année suivante, à Athis-sur-Orge, une paix onéreuse pour les villes flamandes.

Ces guerres coûtent des sommes que la vieille fiscalité féodale ne sait pas fournir. Le roi emprunte, taxe, confisque : les banquiers lombards sont arrêtés et rançonnés, les Juifs du royaume expulsés en 1306 et leurs biens saisis. Surtout, il modifie à plusieurs reprises le titre et le cours de la monnaie, ce qui remplit le Trésor et ruine les créanciers. Dante, qui le hait, le désigne dans le Paradis comme celui qui, en falsifiant la monnaie, porte le deuil sur les rives de la Seine — et le nom de roi faux-monnayeur lui est resté.

Le Temple abattu

Restait l’ordre du Temple. Né de la croisade, riche, exempt, dépositaire d’une partie du trésor royal, il n’avait plus de Terre sainte à défendre depuis la chute d’Acre en 1291. Le procès ouvert après les arrestations d’octobre 1307 accumule les accusations les plus lourdes : reniement du Christ, idolâtrie, mœurs infâmes. Les aveux affluent, et il faut le dire sans détour : ils furent obtenus par la torture, et nombre de frères les rétractèrent dès qu’ils le purent — cinquante-quatre d’entre eux furent brûlés pour cela en 1310. Le concile de Vienne, en 1312, ne condamna pas l’ordre en doctrine : il le supprima par mesure d’administration, et ses biens passèrent pour l’essentiel aux Hospitaliers.

Le 18 mars 1314, le grand maître Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay, qui avaient rétracté leurs aveux devant les juges, furent conduits sur un îlot de la Seine, au pied du palais royal, et brûlés vifs. La légende, née plus tard et popularisée au XXᵉ siècle par Les Rois maudits de Maurice Druon, veut que Molay ait appelé du bûcher le pape et le roi à comparaître devant le tribunal de Dieu avant l’année. Aucun témoin contemporain ne rapporte cette malédiction : elle appartient au roman, non à l’histoire. Mais les faits lui ont donné un air de prophétie — Clément V mourut le 20 avril, Nogaret était mort l’année précédente, et le roi n’avait plus que huit mois à vivre.

L’automne du roi de fer

Le printemps de 1314 lui apporte encore une humiliation domestique : deux de ses belles-filles, convaincues d’adultère dans l’affaire dite de la tour de Nesle, sont emmurées, et leurs complices suppliciés. À l’automne, une chute de cheval ou un mal soudain — les sources divergent — abat le roi à la chasse. Il meurt le 29 novembre 1314 à Fontainebleau, où il était né, âgé d’environ quarante-six ans, et repose à Saint-Denis.

Il laissait trois fils. En quatorze ans, tous trois régnèrent et tous trois moururent sans laisser d’héritier mâle : Louis X en 1316, Philippe V en 1322, Charles IV en 1328. La lignée directe des Capétiens, qui n’avait pas failli depuis Hugues Capet, s’éteignait d’un coup. Sa fille Isabelle avait épousé le roi d’Angleterre : leur fils Édouard III réclamera la couronne de France. De cette porte ouverte en 1328 sortira la guerre de Cent Ans.

Ce qu’il reste

On peut aimer ou non ce roi taciturne ; on ne peut lui refuser d’avoir changé la nature du pouvoir. Là où Philippe Auguste avait agrandi le domaine et Saint Louis grandi la justice, Philippe le Bel a fait de la royauté une machine : finances tenues, archives conservées, juristes en lieu et place des barons, appel à la nation quand il faut peser sur Rome. Les états généraux qu’il convoque le premier traverseront cinq siècles ; le Parlement, la Chambre des comptes, l’idée que la souveraineté ne se partage pas, sont ses œuvres autant que ses armes.

Le prix en fut lourd : les templiers brûlés, les Juifs chassés, la monnaie faussée, un pape outragé pèsent sur sa mémoire, et la France du XIVᵉ siècle sortit du règne exsangue. Mais quand s’achève, à sa mort et à celle de ses fils, le grand âge des Capétiens, ce n’est plus un royaume féodal qu’ils lèguent : c’est un État, avec ses bureaux, ses légistes et sa raison propre. Il aura fallu, pour le fonder, un homme dont ses contemporains disaient qu’il était de pierre.