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Histoire de France
La bataille de Poitiers, par Charles de Steuben

Grande bataille

Poitiers

Victoire franque décisive

La bataille de PoitiersCharles de Steuben, 1834-1837 — Domaine public

Un samedi d'octobre 732, entre Tours et Poitiers, l'infanterie de Charles Martel tient « comme un mur de glace » devant les charges de l'émir Abd al-Rahman. La victoire arrête l'expédition venue d'Espagne et ouvre à sa famille le chemin du trône.

Ils tiennent. Sur le plateau que traverse la vieille voie romaine de Poitiers à Tours, l’infanterie franque n’a pas reculé d’un pas. Serrés épaule contre épaule, boucliers joints, les hommes du Nord encaissent depuis des heures les charges de la cavalerie venue d’Espagne : les chevaux s’ouvrent la poitrine sur cette muraille de bois et de fer, refluent, reviennent, se brisent encore. Un chroniqueur chrétien d’Espagne, écrivant vingt-deux ans plus tard, ne trouvera que deux images pour dire cette immobilité : un mur, et la glace. En cette fin d’octobre 732, un maire du palais que nul ne nomme encore Martel est en train d’entrer dans la légende.

L’ombre venue d’Espagne

Tout a commencé loin de la Loire. En 711, une armée conduite par Tariq ibn Ziyad franchit le détroit qui portera son nom, écrase le roi wisigoth Rodrigue et, en quelques campagnes, fait disparaître le royaume de Tolède. Al-Andalus naît de cette ruine. Dès les années suivantes, les colonnes musulmanes passent les Pyrénées : Narbonne tombe vers 719-720 et devient pour quatre décennies une place forte de l’émirat.

Ces expéditions ne sont pas, pour la plupart, des entreprises de conquête méthodique : ce sont de grandes chevauchées de saison, montées pour le butin, les rançons et le prestige. Elles n’en sont pas moins redoutables. En 721, devant Toulouse, le duc d’Aquitaine Eudes tient tête au gouverneur al-Samh, qui est tué sous les murs — première grande alerte, et premier grand succès chrétien au nord des monts. Pendant dix ans encore, la vallée du Rhône et l’Aquitaine voient passer les raids.

L’appel du duc d’Aquitaine

Eudes avait cru s’assurer la paix par une alliance : il avait donné sa fille — que la tradition nomme Lampégie — à Munuza, chef berbère maître des vallées pyrénéennes révolté contre Cordoue. Le calcul se retourne contre lui. En 731, le nouveau gouverneur d’al-Andalus, Abd al-Rahman al-Ghafiqi, réduit Munuza, puis lève l’année suivante la plus forte expédition jamais lancée vers le nord.

Au printemps ou à l’été 732, l’armée passe les Pyrénées occidentales, marche sur Bordeaux et rencontre Eudes sur la Garonne. La bataille est un désastre aquitain. La Chronique mozarabe de 754, sobre et terrible, écrit du carnage que Dieu seul en connaît le nombre. Bordeaux est pillée, ses églises brûlées ; la colonne remonte ensuite vers le nord, non pas au hasard, mais vers la basilique Saint-Martin de Tours, le sanctuaire le plus riche et le plus vénéré de la Gaule, dont la chape — la cappa d’où viennent nos mots chapelle et chapelain — est la relique des rois francs.

Eudes, qui n’a plus d’armée, prend le seul parti qui lui reste : il court demander secours à celui qui, dix ans durant, fut son adversaire. Depuis sa victoire de Soissons en 719, Charles, fils de Pépin de Herstal, gouverne en fait le monde franc au nom de rois mérovingiens devenus des ombres — Thierry IV règne, Charles commande. Il a l’expérience d’Amblève et de Vincy, une armée aguerrie par vingt ans de guerres, et l’intelligence de comprendre que la Loire n’est pas une frontière lointaine.

« Comme un mur de glace »

Les deux armées se trouvent quelque part entre Tours et Poitiers — la tradition retient le lieu-dit Moussais, sur la commune de Vouneuil-sur-Vienne. Elles s’observent plusieurs jours avant de s’engager. La date communément retenue est le samedi 25 octobre 732, un débat d’érudits subsistant, à partir des datations de la chronique espagnole, sur l’année 732 ou 733.

Les effectifs, eux, échappent à toute certitude : les chroniques médiévales avancent des centaines de milliers d’hommes, chiffres de rhétorique que nul historien ne retient ; les estimations modernes parlent au plus de quelques dizaines de milliers de combattants des deux côtés, et sans doute de beaucoup moins. Ce que les sources décrivent avec précision, en revanche, c’est la manière de combattre. Charles a rangé ses vétérans à pied, en masse compacte, sur un terrain qui gêne la cavalerie. Toute la journée, les escadrons andalous — la meilleure cavalerie légère du temps — viennent se rompre sur ce bloc.

Et tandis que le combat des armes se prolongeait, les hommes du Nord demeurèrent immobiles comme un mur, serrés les uns contre les autres comme un bloc de glace, et passèrent les Arabes au fil de l’épée.

Chronique mozarabe de 754

Le même texte, pour désigner les vainqueurs, forge un mot qui étonne sous une plume du VIIIᵉ siècle : il les appelle les Europenses, les Européens. C’est, dit-on souvent, l’une des premières fois qu’un chroniqueur nomme ainsi les peuples d’Occident réunis dans une même cause.

Le camp vide

Vers le soir, Abd al-Rahman tombe au milieu des siens. Selon une tradition rapportée par les chroniques, une partie de la cavalerie se serait détournée pour défendre le butin entassé au camp, désorganisant l’assaut au moment décisif ; la mort de l’émir achève de disloquer l’armée.

À l’aube, les Francs se rangent de nouveau en bataille, s’attendant à reprendre le combat. Les éclaireurs reviennent avec une nouvelle inattendue : les tentes sont debout, et vides. Dans la nuit, l’armée d’Espagne s’est retirée vers le sud. Charles, soupçonnant un piège et n’ayant pas la cavalerie qu’il faudrait, ne se lance pas dans une poursuite lointaine. La tradition arabe gardera de cette journée le nom de balat al-chouhada, « le pavement des martyrs ».

Une victoire et sa légende

Il serait faux de dire que tout finit là. Eudes meurt en 735 ; les incursions reprennent par la vallée du Rhône ; en 737, Charles prend Avignon, met le siège devant Narbonne et défait près de la rivière Berre une armée venue la secourir, sans emporter la place. La Provence n’est pacifiée qu’à la fin de la décennie, et Narbonne ne reviendra au royaume qu’en 759, sous son fils Pépin le Bref. Mais plus jamais une grande expédition ne remonte vers la Loire : Poitiers a marqué le point extrême.

L’essentiel est peut-être ailleurs. Aucun chef franc n’avait jusque-là remporté une victoire de cette résonance, et la maison de Pépin sut la faire valoir : les continuateurs de la chronique dite de Frédégaire, écrivant pour elle, célèbrent le prince qui, « avec l’aide du Christ », a renversé les envahisseurs. Le surnom de Martel, le Marteau, n’apparaît que plus tard dans les textes ; il consacre une image déjà formée. De ce prestige naîtront le coup d’État de 751, qui fait de Pépin un roi sacré, et l’empire de Charlemagne : Poitiers ouvre en vérité l’âge carolingien.

L’honnêteté commande d’ajouter que la portée militaire de la journée est discutée. Gibbon, au XVIIIᵉ siècle, imagina en une page fameuse ce qu’eût été une Europe conquise, et le XIXᵉ siècle fit de 732 le salut de la chrétienté ; les historiens d’aujourd’hui tiennent plutôt qu’une razzia de grande envergure fut arrêtée, non une invasion durable. Reste un fait que nul ne conteste : dès le VIIIᵉ siècle, des deux côtés des Pyrénées, on sut que quelque chose d’important s’était joué entre Tours et Poitiers.

Ce qu’il reste

Le site de Moussais, à Vouneuil-sur-Vienne, entretient la mémoire de la bataille au bord de l’ancienne voie romaine, et la peinture a fait le reste : le grand tableau de Charles de Steuben, Bataille de Poitiers en octobre 732, achevé en 1837 pour la galerie des Batailles de Versailles, a fixé pour toujours l’image d’un Charles Martel cuirassé, dominant la mêlée. Les manuels de la République en firent l’une de ces dates que l’on récitait sans hésiter, entre le baptême de Clovis et le sacre de Charlemagne.

Ce qu’il en demeure, au fond, tient en peu de mots. Un duc vaincu qui va tendre la main à son rival, une infanterie de paysans et de guerriers qui ne rompt pas, un royaume encore mérovingien qui découvre, ce jour-là, l’homme et la famille auxquels il obéira désormais. La France n’existe pas encore ; mais entre Tours et Poitiers, sous le ciel d’octobre, on aperçoit déjà de quoi elle sera faite.