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Histoire de France
Clovis tuant Alaric II, par G.Garitan

Grande bataille

Vouillé

Victoire franque — l'Aquitaine au royaume

Clovis tuant Alaric IIG.Garitan, 2022 — CC BY-SA 4.0

Au printemps 507, à quelques lieues de Poitiers, Clovis brise l'armée wisigothique et tue son roi. En une journée, le royaume franc franchit la Loire et court jusqu'aux Pyrénées : la bataille qui dessina la carte de la France.

Le fleuve barre la route. Au printemps de 507, l’ost franc descendu du nord arrive devant la Vienne grossie par les pluies : pas de pont, pas de gué praticable, et quelque part au-delà, vers Poitiers, l’armée wisigothique qui attend. Clovis prie, raconte Grégoire de Tours ; alors une biche d’une taille prodigieuse entre dans l’eau et la traverse, montrant le passage, et les Francs la suivent. La scène est de celles que l’on rapporte plutôt qu’on ne les prouve — Grégoire écrit près de quatre-vingts ans après les faits, dans une chronique où le ciel intervient à chaque page. Mais elle dit exactement ce que cette campagne fut dans la mémoire des Francs : une guerre où Dieu avait choisi son camp.

« Ces ariens tiennent une partie des Gaules »

Vingt ans plus tôt, le royaume de Clovis n’était qu’un morceau de Belgique seconde. Il a défait Syagrius à Soissons en 486, soumis les Alamans, épousé la Burgonde Clotilde, et reçu de saint Remi, à Reims, le baptême catholique — traditionnellement au soir de Noël 496, date que les érudits discutent et reportent parfois à 498 ou 499. Cette eau-là a changé la géographie politique de l’Occident. Partout ailleurs, les rois barbares — Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes, Vandales — professent l’arianisme, cette doctrine qui refuse au Fils l’entière divinité du Père et que les conciles ont condamnée. Clovis est le seul roi germanique dont la foi soit celle de ses sujets gallo-romains et de leurs évêques. Il en tirera tout.

Car au sud de la Loire s’étend un autre royaume, plus vieux, plus riche, plus romain d’apparence : celui des Wisigoths, qui va de l’océan au Rhône et des Pyrénées à la Loire, et dont Toulouse est la capitale. Alaric II, fils d’Euric, n’a rien d’un persécuteur : il réunit à Agde, en 506, un concile de ses évêques catholiques, et fait publier la même année le Bréviaire d’Alaric, recueil de droit romain destiné à ses sujets romains. Il a rencontré Clovis, vers le début du siècle, sur une île de la Loire près d’Amboise. Son beau-père, le grand Théodoric qui règne sur l’Italie, multiplie les lettres pour retenir les bras. Rien n’y fait. Grégoire prête au roi franc, devant ses fidèles, un mot qui vaut déclaration de guerre : il supporte avec peine que ces ariens tiennent une partie des Gaules, et il ira, avec l’aide de Dieu, prendre leur terre. Le langage est celui d’un champion de la foi ; l’appétit est celui d’un conquérant. Les deux ne se distinguent pas, et c’est justement ce qui fait la force de l’entreprise.

La route de saint Martin

L’armée franchit la Loire en Touraine, terre de saint Martin, le patron des Gaules. Clovis y interdit toute réquisition : ses hommes ne prendront rien d’autre que l’herbe et l’eau. Un soldat ayant volé le foin d’un pauvre en plaidant que le foin n’est jamais que de l’herbe, le roi le tue de sa propre main, si l’on en croit encore Grégoire :

Et où sera l’espoir de la victoire, si nous offensons le bienheureux Martin ?

— Clovis en Touraine, rapporté par Grégoire de Tours, Histoire des Francs, II, 37

Puis il dépêche à la basilique de Tours des envoyés chargés de présents, avec mission de guetter un signe. Ceux-ci franchissent le seuil au moment précis où le chantre entonne le psaume : Tu m’as ceint de force pour la guerre, tu as fait plier sous moi mes adversaires. Plus loin, près de Poitiers, une lueur de feu jaillie de la basilique Saint-Hilaire vient, dit-on, se poser sur la tente royale. Prodiges de chroniqueur, assurément ; mais ils éclairent la nature de l’alliance qui se noue alors entre le roi franc et les sanctuaires de la Gaule, et qui portera si loin la France, fille aînée de l’Église.

Le champ de Vouillé

Grégoire situe la rencontre in campo Vogladense, au dixième mille de Poitiers : une quinzaine de kilomètres, ce qui désigne selon toute vraisemblance Vouillé, au nord-ouest de la ville — localisation généralement admise, quelques érudits ayant proposé Voulon, au sud, sur le Clain. Des effectifs, on ne sait rien de sûr : les armées de ce temps se comptent en milliers d’hommes, non en dizaines de milliers, et tout chiffre précis serait de l’invention.

Le combat, tel que la tradition l’a fixé, oppose deux manières de faire la guerre. Les Wisigoths, cavaliers, ouvrent de loin, à la lance et au javelot, comptant sur la charge et sur la retraite feinte. Les Francs, eux, veulent le corps à corps : la francisque, l’épée, la masse serrée des piétons qui avance et ne rompt pas. Les Goths cèdent et tournent bride. Alaric est rejoint et abattu — de la main même de Clovis, écrit Grégoire, qui ajoute que deux guerriers goths fondirent alors des deux côtés sur le roi franc et le frappèrent de leurs lances, sans que sa cuirasse ni son cheval le laissent tomber. Parmi les morts de la journée figurent Apollinaire, fils de Sidoine Apollinaire, et l’élite des sénateurs arvernes : des Gallo-Romains catholiques tombés pour un roi arien. L’histoire est toujours moins simple que les guerres de religion qu’on lui prête.

Toulouse, Tours, Paris

Clovis hiverne à Bordeaux. Au printemps suivant, il entre dans Toulouse et s’empare du trésor royal des Wisigoths ; son fils Thierry soumet l’Albigeois, le Rouergue et l’Auvergne ; Angoulême tombe. Seule la Septimanie, autour de Narbonne, échappe au désastre : Théodoric l’Ostrogoth, sortant enfin de sa réserve, envoie ses troupes, arrête les Francs devant Carcassonne et sauve pour son petit-fils Amalaric un royaume désormais espagnol, qui aura bientôt Tolède pour capitale. La Gaule wisigothique est morte ; la Loire cesse d’être une frontière.

Il reste à faire reconnaître la conquête. En 508, à Tours, Clovis reçoit de l’empereur Anastase, à Constantinople, les codicilles d’une dignité consulaire — consulat honoraire selon l’interprétation la plus répandue. Il revêt la tunique de pourpre et la chlamyde, ceint un diadème, et distribue l’or à la foule le long du chemin qui mène de la basilique Saint-Martin à la cathédrale : depuis ce jour, note Grégoire, on l’appela consul ou auguste. Le chef barbare est devenu l’homme de l’Empire en Gaule. Il fixe alors à Paris le siège du royaume, y convoque en 511 le concile d’Orléans par l’entremise de ses évêques, et meurt le 27 novembre de cette même année, pour être enseveli dans l’église qu’il avait bâtie avec Clotilde sur la montagne de la rive gauche.

Ce qu’il reste

Vouillé n’a ni chanson, ni vitraux, ni centenaire fastueux ; la bataille dort dans l’ombre de Poitiers et de Bouvines. Elle est pourtant l’une des trois ou quatre journées qui ont décidé de la forme même du pays. Avant elle, le royaume de Clovis s’arrêtait à la Loire et la Gaule restait partagée entre trois peuples ; après elle, un seul État tient de la Somme aux Pyrénées, et l’Aquitaine — qui mettra sept siècles à s’y résigner — entre dans le long travail de la construction du royaume.

Deux cent vingt-cinq ans plus tard, à quelques lieues de ce champ, un autre chef franc arrêtera d’autres cavaliers venus d’Espagne : Poitiers répondra à Vouillé, sur la même terre, comme si l’histoire avait voulu marquer deux fois le même seuil. Aujourd’hui, une modeste stèle et le nom d’un bourg de Vienne rappellent seuls le printemps où le royaume franc devint un royaume de France — le premier acte, et peut-être le plus décisif, de l’époque mérovingienne.