
Chef-d’œuvre · Architecture
La cité de Carcassonne
Les remparts de la cité de CarcassonneDiego Delso, 2023 — CC BY-SA 4.0
Trois kilomètres de remparts, cinquante-deux tours, deux enceintes emboîtées : la cité de Carcassonne est la plus grande forteresse médiévale d'Europe encore debout. Elle devait être démolie ; Viollet-le-Duc l'a sauvée, et l'a discutée jusqu'à aujourd'hui.
En 1849, le ministère de la Guerre a pris sa décision : la vieille cité de Carcassonne sera démolie. Elle ne sert plus à rien. Rayée depuis 1806 de la liste des places fortes du royaume, elle n’abrite qu’un quartier misérable de tisserands et de chiffonniers ; on y vend les pierres, les tours servent d’étables, les créneaux s’éboulent dans les fossés. Un érudit local, Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, se bat seul contre l’arrêté, écrit, pétitionne, fait le siège des bureaux. Il finit par convaincre Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques. En 1853, le chantier de restauration est confié à Eugène Viollet-le-Duc. Ce qui devait être un chantier de démolition devient le plus grand chantier d’archéologie monumentale du siècle.
Mille ans de murailles
Ce que l’on visite est un empilement. Le socle est romain : au IVᵉ siècle, le Bas-Empire fortifie l’oppidum de Carcaso d’un castellum dont les tours en fer à cheval, avec leurs assises de briques alternées et leurs petits moellons en arête de poisson, sont toujours visibles dans l’enceinte intérieure — le plus ancien mur de la cité est plus vieux que la France. Viennent ensuite les Wisigoths, qui la tiennent trois siècles, puis les Francs de Pépin le Bref en 759, puis les vicomtes Trencavel, qui y bâtissent au XIIᵉ siècle le château comtal et la cathédrale Saint-Nazaire.
En août 1209, la croisade contre les albigeois se présente sous les murs. La ville, pleine de réfugiés, est privée d’eau ; le jeune vicomte Raymond-Roger Trencavel sort parlementer sous sauf-conduit, est retenu prisonnier et meurt trois mois plus tard dans son propre cachot. Simon de Montfort reçoit la vicomté. Le Languedoc entre dans le domaine royal en 1226, et c’est alors que Carcassonne prend sa forme définitive.
La machine de Saint Louis
Les Capétiens font de la cité une pièce maîtresse de leur frontière avec l’Aragon. Saint Louis expulse en 1247 les habitants du faubourg et les relègue de l’autre côté de l’Aude, où il fonde la ville basse en damier ; libéré de ces maisons collées à ses murs, il élève une seconde enceinte tout autour de la première. Philippe le Bel achève l’ouvrage à la fin du siècle.
Le principe est d’une redoutable intelligence. L’assaillant qui franchit le mur extérieur ne gagne pas la ville : il tombe dans les lices, un couloir découvert de plusieurs mètres, pris de flanc et d’en haut par les tours de l’enceinte intérieure, sans abri, sans retraite possible. La porte Narbonnaise ajoute herse, assommoir, mâchicoulis et double vantail. Le résultat est sans appel : après 1247, la cité n’est plus jamais prise. Le Prince Noir brûle la ville basse en 1355 et s’éloigne sans tenter l’assaut. On la surnomme « la pucelle du Languedoc ». Puis le traité des Pyrénées, en 1659, reporte la frontière à cent kilomètres au sud, et la plus forte place du royaume devient inutile du jour au lendemain.
Au centre de cette machine de guerre, on oublie souvent qu’il y a une église. La basilique Saint-Nazaire joint une nef romane trapue, du XIᵉ siècle, à un chœur et un transept gothiques élevés après le rattachement à la couronne : les verrières du XIVᵉ siècle qui les éclairent comptent parmi les plus belles du Midi. On y conserve aussi une dalle sculptée, dite pierre du Siège, où l’on voit des assaillants, une machine de jet et des morts — l’un des très rares témoignages figurés contemporains de la croisade contre les albigeois, taillé par quelqu’un qui l’avait peut-être vue.
Viollet-le-Duc, et la querelle
Le chantier dure de 1853 à 1879, année de la mort de Viollet-le-Duc, et se poursuit sous son élève Paul Boeswillwald jusqu’en 1911. On consolide, on reprend les brèches, on remonte les courtines, on refait les couronnements disparus. Et l’on discute encore aujourd’hui de deux choix : les toitures en poivrière couvertes d’ardoise, alors que le Languedoc couvre en tuile creuse et à faible pente ; et le principe même de la reconstitution. Viollet-le-Duc l’a formulé lui-même, sans détour :
Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.
— Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française, 1866
La doctrine est aujourd’hui rejetée par la conservation savante, qui préfère la ruine authentique à la perfection recomposée. Mais l’honnêteté commande d’ajouter ceci : sans elle, il n’y aurait à Carcassonne ni tours, ni courtines, ni cité — seulement un champ de pierres vendues au tas, comme à Cluny.
Ce qu’il reste
Il reste la plus vaste forteresse médiévale d’Europe encore complète, inscrite au patrimoine mondial en 1997, et le site le plus visité du Midi. Il reste aussi une image : c’est Carcassonne que voit le monde entier quand il imagine un château fort, au point que les décors de cinéma, les jeux et les illustrations de contes en reprennent indéfiniment la silhouette. Que cette silhouette soit pour partie une hypothèse du XIXᵉ siècle ne l’empêche pas d’être la meilleure leçon d’architecture militaire qui subsiste en Europe.
Il reste enfin un chapitre de la construction du royaume. Ces murailles ne sont pas décoratives : elles sont la trace du moment où la couronne de France, montée du Nord, s’est installée au bord des Pyrénées et y a tenu bon. Quatre siècles plus tard, Vauban reprendra la même tâche, avec des bastions au lieu de tours.