
Chef-d’œuvre · Architecture
La cathédrale de Chartres
Notre-Dame de la Belle VerrièreMichelet (Wikimedia Commons), s. d. — Domaine public
En juin 1194, le feu dévore la cathédrale de Chartres. Sous les cendres, on retrouve intact le voile de la Vierge : la ville y lit un ordre du ciel et relève, en une génération, la plus lumineuse église du monde chrétien.
Le feu prend dans la nuit, en ce mois de juin 1194, et le vent de Beauce fait le reste. Au matin, la ville basse fume encore et la cathédrale de l’évêque Fulbert n’est plus qu’une carcasse noire : la charpente s’est effondrée dans le vaisseau, le plomb des toitures a coulé entre les pierres. Les Chartrains pleurent moins leur bourg que la châsse qui gardait le voile de la Vierge — car sans la relique, Chartres n’est plus rien. Trois jours durant, on croit la Sancta Camisia perdue. Puis des clercs sortent de la crypte, hâves, portant intact le long voile de soie : ils s’y étaient enfermés derrière une porte de fer pendant que le brasier passait au-dessus de leurs têtes. Le légat du pape, présent par hasard, retourne alors la douleur en une évidence que la foule accepte d’un coup : si Notre-Dame a sauvé son voile, c’est qu’elle veut une plus belle demeure.
Le voile et le vent de Beauce
Chartres était depuis longtemps le grand sanctuaire marial du royaume. La tradition veut que Charles le Chauve ait offert en 876 à l’église cathédrale la tunique que portait la Vierge à l’Annonciation ; les pèlerins venaient de toute la chrétienté toucher les murs de la crypte de Fulbert, la plus vaste de France, reconstruite après l’incendie de 1020. Le sanctuaire avait déjà brûlé en 1134 ; on lui avait alors donné ses deux tours de façade et, vers 1145-1155, ce Portail royal dont les statues-colonnes, longues et souriantes, inventent la sculpture gothique. L’incendie de 1194 épargne cette façade, les tours et la crypte : tout le reste est à refaire.
L’élan qui suit est resté légendaire, et il repose sur des textes. Les chroniqueurs des Miracles de Notre-Dame de Chartres décrivent des fidèles de toutes conditions attelés aux charrettes de pierre tirées depuis les carrières de Berchères, à huit kilomètres, et gravissant en chantant la colline de la cathédrale. Un demi-siècle plus tôt, un abbé normand décrivait déjà, pour le chantier de 1145, le même prodige — le fameux « culte des charrois » :
Qui vit jamais, qui entendit jamais dire, dans tous les siècles passés, que des rois, des princes, des puissants du siècle, gonflés d’honneurs et de richesses, que des hommes et des femmes de noble naissance aient courbé leur cou orgueilleux sous le joug d’une charrette et, comme des bêtes de somme, aient traîné jusqu’à l’asile du Christ des chariots chargés de vin, de blé, d’huile, de chaux, de pierres et de bois ?
— Lettre d’Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur-Dive, 1145
Le chapitre, lui, fait ce qu’aucune ferveur ne remplace : il vote pendant trois ans l’abandon de ses prébendes au chantier. Les rois, les comtes, les corporations, les pèlerins ajoutent leurs dons. L’argent afflue comme la pierre.
Trente ans, une seule pensée
Ce que Chartres a d’unique tient dans cette date : l’essentiel du gros œuvre est achevé vers 1220, une trentaine d’années seulement après le désastre. Là où Notre-Dame de Paris fut bâtie et rebâtie sur près de deux siècles, Chartres est venue d’un seul jet, sous la main d’un maître d’œuvre dont on ignore le nom. De là son unité souveraine : nulle hésitation de style, nulle reprise, une seule pensée continuée du sol aux voûtes, à trente-sept mètres au-dessus du dallage.
L’inconnu de 1194 y invente presque tout le gothique classique. Il supprime la tribune, ce vieil étage des églises romanes, et gagne ainsi la place d’immenses fenêtres hautes ; il reporte toute la poussée sur des arcs-boutants massifs, cintrés et rayonnants comme des rayons de roue, les premiers conçus dès l’origine et non ajoutés après coup ; il dresse deux vastes bras de transept, chacun avec son porche sculpté et sa rose. Le mur n’est plus une muraille : il devient une résille de pierre tendue pour recevoir du verre. Des milliers de figures sculptées peuplent les trois portails — toute la Bible, tout le calendrier des travaux et des jours, tout le savoir des écoles.
Le ciel démontré par la lumière
Car Chartres est d’abord une démonstration de lumière. Il subsiste ici près de 2 600 m² de vitraux des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, répartis en environ cent soixante-dix verrières : c’est, et de très loin, le plus grand ensemble de vitrail médiéval conservé au monde. Trois verrières de la façade, sauvées du feu, datent des années 1150 : l’Arbre de Jessé, la Passion, l’Enfance du Christ. C’est d’elles que vient ce bleu profond, presque marin, que les verriers n’ont jamais su refaire et que l’on appelle depuis le bleu de Chartres.
Au sud du chœur veille Notre-Dame de la Belle Verrière, Vierge du XIIᵉ siècle en majesté sertie dans un vitrail du XIIIᵉ : la plus célèbre image de la France médiévale. Ailleurs, les donateurs se sont fait représenter au bas de leurs fenêtres — non des rois seulement, mais les boulangers, les pelletiers, les changeurs, les charrons, les marchands de vin, tout un peuple de métiers qui a payé sa verrière et s’est mis dans le tableau. Au nord, la grande rose porte les lis de France et les châteaux de Castille : c’est le don de Blanche de Castille. Le 24 octobre 1260, la cathédrale est consacrée ; la tradition rapporte que Saint Louis assista à la dédicace.
Sur le dallage de la nef, un labyrinthe de près de treize mètres de diamètre déroule deux cent soixante et un mètres de chemin : le pèlerin qui le parcourait à genoux accomplissait, disait-on, un voyage de Jérusalem sans quitter la Beauce. Dehors, les deux flèches ne se ressemblent pas et c’est leur charme : au sud la pyramide romane, nue et parfaite, du XIIᵉ siècle ; au nord le clocher neuf, dentelle flamboyante élevée par Jehan de Beauce après la foudre de 1506. Trois siècles et demi se donnent la main au-dessus des blés.
Ce qu’il reste
Chartres n’a jamais cessé d’être un but de marche. Saint Louis y vint ; les rois y vinrent ; et lorsque Charles Péguy, en juin 1912, partit de Paris à pied pour implorer la guérison de son fils, il retrouva le geste de tout un peuple avant de le fixer dans ses Présentations de la Beauce à Notre-Dame de Chartres (1913). Son vers dit la flèche émergeant de la plaine mieux qu’aucune description : « C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté / Vers un ciel de clémence et de sérénité. » En 1935, des étudiants refirent la route en sa mémoire : le pèlerinage de Chartres était né, et il marche encore chaque printemps.
La cathédrale, elle, a traversé les siècles sans jamais s’effondrer. La Révolution dispersa son trésor et découpa le voile de la Vierge, dont un fragment fut néanmoins sauvé et se vénère toujours dans le chœur. En 1939, on démonta les verrières panneau par panneau pour les mettre à l’abri ; en août 1944, un officier américain, doutant de l’ordre de bombarder le clocher, entra seul dans la ville pour vérifier qu’aucun Allemand ne s’y tenait — la cathédrale fut épargnée, et il mourut le soir même. Inscrite au patrimoine mondial en 1979, Chartres reste ce que Rodin y avait vu : le lieu où la France, fille aînée de l’Église, a démontré le ciel par la lumière, au terme du plus beau siècle des Capétiens.