
Chef-d’œuvre · Littérature
Les romans de Chrétien de Troyes
Gauvain au lit périlleux, ivoire gothiqueTangopaso, 2017 — Domaine public
À la cour de Champagne, un clerc dont on ignore presque tout invente en français le roman, l'amour courtois, Lancelot et le Graal. Huit siècles plus tard, le monde entier raconte encore les histoires de Chrétien de Troyes — et souvent sans savoir qu'elles sont nées à Troyes.
Un chevalier court après une reine enlevée. Il a crevé son cheval ; il est à pied sur la route, en armes, épuisé. Passe une charrette conduite par un nain, qui lui dit qu’il saura où est la reine s’il y monte. Or la charrette, au XIIᵉ siècle, est le véhicule des condamnés : y monter, c’est se déshonorer publiquement. Le chevalier hésite. Il fait deux pas. Deux pas seulement, mais que le poète compte — car pendant ces deux pas, Raison lui crie de renoncer et Amour lui ordonne d’obéir, et c’est Amour qui gagne. Puis il monte, et son nom sera désormais « le chevalier de la charrette ». Il s’appelle Lancelot. Dans ces deux pas, en langue d’oïl, autour de 1177, le roman européen vient de naître : pour la première fois, un récit s’arrête pour regarder ce qui se passe à l’intérieur d’un homme.
Un clerc dont on ne sait rien
De Chrétien de Troyes, nous ne connaissons que ce qu’il dit de lui-même : « Crestiens de Troies », clerc, sachant le latin, familier d’Ovide, attaché à la cour des comtes de Champagne. Ni date de naissance, ni date de mort, ni tombe, ni acte. Troyes, alors, n’est pas une petite ville : ses foires drainent l’Europe, sa cour est l’une des plus brillantes du royaume, et elle est tenue par Marie de Champagne, fille d’ Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII — une femme élevée dans le goût des poètes du Midi, et qui commande à Chrétien Le Chevalier de la charrette en lui imposant, dit-il, jusqu’au sujet et au sens. C’est donc à une princesse française que l’on doit les amours coupables de Lancelot et de la reine.
Son dernier protecteur sera Philippe d’Alsace, comte de Flandre, à qui il dédie Le Conte du Graal. Entre-temps il a écrit cinq romans en octosyllabes à rimes plates — la forme qu’il impose et que le genre gardera deux siècles : Érec et Énide, Cligès, Lancelot, Yvain ou le Chevalier au lion, Perceval.
Ce qu’il a inventé
Presque tout. Avant lui, la matière de Bretagne — Arthur, la Table ronde — circule en contes gallois et en chroniques latines ; après lui, elle est un monde. Il nomme Camelot. Il donne à Arthur une cour où l’on juge les conduites. Il attache à chaque héros une épreuve morale précise plutôt qu’une simple suite de combats : Érec doit réapprendre à n’être ni oisif ni brutal, Yvain à tenir une parole donnée, Lancelot à accepter la honte par amour. Et il invente le mot même de notre genre littéraire : « mettre en roman », c’est écrire en langue vulgaire, et la langue française tirera de là le nom du roman.
Il invente enfin le Graal. Dans Le Conte du Graal, ce n’est encore qu’« un graal » — un plat large —, porté en procession devant un roi infirme, dans un château où le jeune Perceval, mal élevé par une mère trop prudente, n’ose pas demander ce qu’il voit. Cette question qu’il ne pose pas est l’une des plus fécondes de la littérature occidentale : c’est elle qui, un siècle plus tard, fera du plat un calice, du calice la coupe de la Cène, et de la quête d’un garçon mal dégrossi la plus haute aventure spirituelle de la chrétienté. Chrétien est mort avant d’achever le livre, vers 1190, à environ neuf mille vers. Quatre continuateurs s’y sont essayés ; aucun n’a trouvé la fin.
L’orgueil d’un prologue
Le prologue de Cligès dit, en quatre vers, ce que la France pensait d’elle-même à la fin du XIIᵉ siècle. La chevalerie et le savoir ont d’abord été en Grèce, puis à Rome ; ils sont maintenant ici :
Puis vint chevalerie a Rome, et de la clergie la some, qui or est an France venue. Dex doint qu’ele i soit retenue.
— Chrétien de Troyes, Cligès, prologue
« Que Dieu veuille qu’elle y reste. » Cette translatio studii — le transport du savoir d’un empire au suivant — n’est pas une fanfaronnade isolée : elle exprime une conviction partagée au temps de Philippe Auguste, celle d’un royaume qui se sait devenu le centre intellectuel de l’Occident, avec ses écoles de Paris, ses chantiers de cathédrales et ses poètes.
Ce qu’il reste
Il reste, littéralement, une part de l’imaginaire mondial. Les continuations françaises du XIIIᵉ siècle, puis le Lancelot en prose, puis le Morte d’Arthur de l’Anglais Malory en 1485, puis Tennyson, puis le Parsifal de Wagner en 1882, puis le cinéma, les romans de fantasy et les jeux : toute la matière arthurienne que consomme le monde descend en droite ligne de cinq romans écrits en Champagne. Le nom de Lancelot, le Graal, la Table ronde et l’épreuve chevaleresque sont des exportations françaises aussi sûres que la Chanson de Roland — à cette différence près que Roland est un héros de guerre, et que les héros de Chrétien sont les premiers hommes de notre littérature à s’interroger sur eux-mêmes.
Il reste aussi un paradoxe qui tient de l’humilité : de l’homme qui a inventé tout cela, nous ne connaîtrons jamais le visage. Il a signé cinq fois, et disparu. Les manuscrits, eux, sont là — une quarantaine, copiés pendant deux siècles —, et l’on continue d’en éditer les vers à la Bibliothèque nationale comme on relève des pierres au pied d’une cathédrale des Capétiens.