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Histoire de France
La façade de Notre-Dame de Reims, par The Crazy Tourist (thecrazytourist.com)

Chef-d’œuvre · Architecture

La cathédrale de Reims

La façade de Notre-Dame de ReimsThe Crazy Tourist (thecrazytourist.com), 2019 — CC BY-SA 4.0

C'est ici que les rois de France recevaient l'onction, dans la ville où Clovis fut baptisé. Deux mille trois cents statues, une galerie de cinquante-six rois, un ange qui sourit : Notre-Dame de Reims est la cathédrale du sacre, et le sanctuaire de la monarchie française.

Le 17 juillet 1429, une jeune fille en armes se tient dans le chœur, un peu en arrière, et pleure. Devant elle, un homme de vingt-six ans que l’on appelait par dérision « le roi de Bourges » est étendu face contre terre, puis relevé, oint de saint chrême sur la tête, la poitrine et les épaules, chaussé, ceint de l’épée, couronné. Les trompettes sonnent si fort, dit un témoin, qu’il semble que les voûtes vont se fendre. Charles VII est devenu roi de France non parce qu’il a gagné une bataille, mais parce qu’à Reims, et nulle part ailleurs, un archevêque a versé sur lui l’huile d’une ampoule que la tradition faisait apporter du ciel pour le baptême de Clovis. Selon le témoignage que Dunois donnera au procès de réhabilitation, Jeanne d’Arc se tourne alors vers lui :

Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi.

— Rapporté par Dunois au procès de réhabilitation

Pourquoi Reims

Tout part d’un baptême. Vers 496, l’évêque Remi baptise à Reims le roi des Francs et trois mille de ses guerriers ; la légende y ajoutera la colombe apportant l’ampoule de saint chrême. Il suffit ensuite que le sacre de Louis le Pieux, en 816, ait lieu dans cette ville, puis celui d’Henri Iᵉʳ, pour qu’une coutume devienne un droit : l’archevêque de Reims sacre le roi de France. De Louis VIII en 1223 à Charles X en 1825, la quasi-totalité des rois y reçoit l’onction ; on compte trente-trois sacres célébrés à Reims en comptant ceux de la cathédrale antérieure. Un roi non sacré à Reims — Henri IV, sacré à Chartres parce que Reims tenait pour la Ligue — reste toute sa vie un roi à qui il manque quelque chose. C’est là tout le sacre des rois.

Une cathédrale d’un seul dessin

Le 6 mai 1210, la cathédrale carolingienne brûle. Dès 1211, l’archevêque Aubry de Humbert pose la première pierre d’un édifice conçu d’un jet, et quatre maîtres d’œuvre s’y succèdent sans rompre l’unité du plan : Jean d’Orbais, Jean-le-Loup, Gaucher de Reims, Bernard de Soissons. Leurs noms nous sont connus parce qu’ils étaient inscrits dans le labyrinthe du pavement de la nef — signe que, au XIIIᵉ siècle, un architecte savait déjà qu’il était un artiste. Le gros œuvre est achevé vers 1275 ; les tours, jamais surmontées des sept flèches prévues, sont terminées au XVᵉ siècle.

À l’intérieur, cent quarante-neuf mètres de longueur et des voûtes à trente-huit mètres : non pas la plus haute des cathédrales, mais la plus harmonieuse, parce que le vaisseau est étroit pour sa hauteur et que l’œil monte sans obstacle. C’est ici qu’apparaît une invention décisive du gothique rayonnant, la fenêtre à remplage de pierre assemblé en meneaux, que toute l’Europe copiera.

Le peuple de pierre

Reims porte plus de sculptures qu’aucune autre cathédrale : environ deux mille trois cents statues. La façade en est couverte comme une châsse. Au-dessus des portails, la galerie des Rois aligne cinquante-six souverains de quatre mètres et demi, et l’on y a placé, à la clé, le baptême de Clovis : la monarchie s’y raconte à elle-même son origine.

Et puis il y a les visages. Au portail nord de la façade, l’ange de l’Annonciation penche la tête et sourit — le Sourire de Reims, sculpté vers 1240, l’un des premiers sourires de la statuaire occidentale depuis l’Antiquité. La Visitation voisine drape ses deux femmes à la manière romaine ; le Beau Dieu bénit sans sévérité. Ce que Chartres a de grave, Reims l’a de gracieux : la France y apprend la douceur.

1914

Le 19 septembre 1914, les obus allemands atteignent la cathédrale, dont les tours servent de point de repère. Les échafaudages du chantier de restauration prennent feu ; la toiture de charpente et de plomb s’embrase, et le plomb fondu coule par la gueule des gargouilles. L’ange du Sourire est décapité ; on en ramasse la tête dans les gravats. Les bombardements se poursuivront pendant quatre ans — près de trois cents obus. À la fin de la guerre, la cathédrale est une carcasse ouverte au ciel.

Sa restauration devient une affaire mondiale : l’architecte Henri Deneux la conduit de 1919 à 1938, avec le concours financier de John D. Rockefeller Jr., et invente pour la remplacer une charpente de béton armé à petits éléments assemblés, encore en place. Le Sourire retrouve sa tête en 1926. La cathédrale rouvre en 1938 — un an avant la guerre suivante.

Ce qu’il reste

Il reste un lieu de réconciliation. Le 8 juillet 1962, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer assistent ensemble à la messe dans cette cathédrale que l’artillerie allemande avait écrasée : ils choisissent Reims précisément parce que le lieu portait la blessure. Ce geste est l’un des actes fondateurs de l’entente franco-allemande, et il doit son sens à ces pierres brûlées.

Il reste aussi une œuvre vivante. Marc Chagall a donné en 1974 les vitraux de la chapelle d’axe, où Clovis et saint Louis baignent dans le bleu ; Imi Knoebel en a verrié d’autres baies en 2011 et 2015 ; l’Unesco a inscrit l’ensemble au patrimoine mondial en 1991, avec l’ancienne abbaye Saint-Remi et le palais du Tau. La sainte ampoule, brisée en 1793, n’est plus qu’un fragment. Mais la cathédrale, elle, est debout — et elle demeure ce qu’elle fut pour la France, fille aînée de l’Église : le lieu où l’on faisait les rois.