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Histoire de France
La tapisserie de Bayeux, détail, par Université de Caen Normandie, CNRS et ENSICAEN

Chef-d’œuvre · Art

La tapisserie de Bayeux

La tapisserie de Bayeux, détailUniversité de Caen Normandie, CNRS et ENSICAEN, 2017 — Domaine public

Soixante-dix mètres de laine brodée racontent, scène après scène, la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie. Six cent vingt-six personnages, quarante et un navires, une comète : la plus ancienne grande bande dessinée du monde est une œuvre française du XIᵉ siècle.

Une comète traverse le ciel. En bas, des hommes la montrent du doigt, effrayés ; à côté, sur son trône, un roi d’Angleterre nouvellement couronné écoute un messager, et sous ses pieds, dans la bordure, glisse une flotte de navires fantômes. L’inscription latine dit seulement : Isti mirant stella — « ceux-ci s’émerveillent de l’étoile ». Nous sommes en avril 1066 ; l’étoile est la comète de Halley ; le roi est Harold Godwinson, qui vient de s’asseoir sur un trône promis à un autre ; et les navires de la bordure sont ceux qui viendront le chercher. En quelques centimètres de laine, un brodeur du XIᵉ siècle a inventé le présage cinématographique.

Ni tapisserie, ni de la reine Mathilde

Le nom trompe deux fois. Ce n’est pas une tapisserie — rien n’y est tissé : c’est une broderie, exécutée à l’aiguille avec des laines teintes de garance, de gaude et de guède sur neuf pièces de toile de lin cousues bout à bout, soit soixante-huit mètres trente-huit de long sur cinquante centimètres de haut. Et elle n’est pas l’œuvre de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, à qui la tradition normande l’attribuait encore au XIXᵉ siècle. Les historiens s’accordent aujourd’hui sur un commanditaire : Odon de Conteville, évêque de Bayeux et demi-frère du Conquérant, qui y figure trois fois en bonne place ; et sur un atelier anglais, probablement à Cantorbéry, dans les années qui suivent immédiatement la conquête. La broderie fut faite pour la cathédrale de Bayeux, que Odon consacra en 1077.

Le métier, lui, force l’admiration autant que le dessin. Tout est obtenu avec dix nuances de laine seulement, tirées de trois plantes tinctoriales, et deux points : le point de tige pour les contours et les inscriptions, le point de couchage — de longs fils posés à plat, puis bridés par des fils transversaux — pour remplir les surfaces. Ce remplissage économe va très vite, tient huit siècles et laisse la toile souple ; c’est un travail d’atelier organisé, réparti entre plusieurs mains dont on distingue encore les styles, et non l’ouvrage de patience d’une reine et de ses dames. Les brodeuses se sont même permis des libertés : dans les bordures, sous les batailles, courent des fables d’Ésope, des scènes de chasse, des laboureurs, et quelques nus que les guides du XIXᵉ siècle préféraient ne pas commenter.

Elle y demeura si tranquillement qu’on n’en parle pas avant 1476, où un inventaire du trésor la décrit comme une « très longue et étroite tente de toile à broderies de ymages et escripteaulx faisans representacion du conquest d’Angleterre », qu’on tendait dans la nef une fois l’an.

Le récit

Cinquante-huit scènes, lues de gauche à droite comme on lit une phrase. Édouard le Confesseur envoie Harold en Normandie ; Harold est capturé, libéré par Guillaume, et prête sur des reliques un serment dont la toile ne dit pas le contenu mais dont tout le reste découle ; Édouard meurt, Harold se fait couronner ; la comète paraît. Alors commence le plus formidable reportage militaire du Moyen Âge : on abat des arbres, on équarrit des planches, on lance les coques, on hisse les chevaux à bord, on charge les tonneaux de vin et les cottes de mailles ; la flotte traverse, voiles gonflées, chevaux tête haute au bastingage ; on débarque à Pevensey, on pille, on fait cuire des brochettes de viande sur le sable, on dresse une motte à Hastings.

Puis la bataille du 14 octobre 1066, sur douze mètres de toile : la charge des cavaliers normands, le mur de boucliers anglais, la bordure inférieure qui se remplit de morts, de membres coupés, d’écus ramassés. Odon exhorte, Guillaume relève son heaume pour qu’on le voie vivant, et l’inscription tombe, sèche : Hic Harold rex interfectus est — « Ici le roi Harold fut tué ».

Hic Harold rex interfectus est.

— Inscription brodée sur la toile

La fin manque. Les derniers mètres ont disparu — sans doute le couronnement de Guillaume à Westminster, le jour de Noël 1066. L’œuvre s’arrête sur une déroute, ce qui lui donne, par accident, une gravité que son commanditaire n’avait pas prévue.

Un objet qui a traversé les tempêtes

Sa survie tient du miracle répété. En 1792, des volontaires réquisitionnent la toile pour en bâcher un chariot de munitions : un juriste de Bayeux, Lambert Léonard-Leforestier, l’arrache aux mains des soldats et la met à l’abri. Peu après, on veut la découper pour décorer un char de fête révolutionnaire ; on l’en empêche. En 1803, Napoléon la fait venir à Paris et l’expose au musée Napoléon pour préparer les esprits à un débarquement en Angleterre : jamais œuvre d’art n’a mieux servi deux invasions séparées de sept siècles. Elle revient à Bayeux, échappe aux bombes de 1944 — les Allemands l’avaient fait transporter au Louvre —, et retrouve la Normandie quelques semaines après le débarquement allié, sur la même côte.

Ce qu’il reste

Il reste un document que les historiens ne peuvent pas remplacer. Pour l’armement, la navigation, la construction navale, le harnais, le vêtement, la table, l’architecture de bois du XIᵉ siècle, la toile de Bayeux est la source la plus riche que l’Occident ait conservée : on y a compté quarante et un navires, deux cent deux chevaux, trente-sept édifices, cinq cent six animaux, et cinquante-sept inscriptions. Chaque hache, chaque gouvernail, chaque manche y est exact.

Il reste surtout une invention de forme. En déroulant un récit continu où le décor se transforme sans que le fil se coupe, où les bordures commentent l’action, où le dessin devance le texte, la toile de Bayeux a fondé une manière de raconter que la France retrouvera dans les vitraux des cathédrales, puis, huit siècles plus tard, dans la bande dessinée et dans le cinématographe. Elle est conservée à Bayeux, dans un musée bâti pour elle, où l’on marche lentement le long de soixante-dix mètres de laine en lisant une histoire de France écrite en latin par des brodeuses anglaises, sur ordre d’un évêque normand.