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Histoire de France
Le tympan du narthex de Vézelay, par Benjamin Smith

Chef-d’œuvre · Architecture

Vézelay et Cluny

Le tympan du narthex de VézelayBenjamin Smith, 2025 — CC BY-SA 4.0

En Bourgogne, deux abbayes ont réglé l'Occident : Cluny, qui fut la plus grande église de la chrétienté et gouverna mille monastères, et Vézelay, dont le tympan envoie les apôtres convertir la terre. L'une a été dynamitée, l'autre sauvée de justesse.

Entrez dans le narthex de Vézelay et levez les yeux. Au-dessus de la porte centrale, un Christ démesuré, assis, les genoux écartés, les bras ouverts : de ses mains jaillissent des rayons qui vont frapper la tête des douze apôtres, et le vent de l’Esprit plisse son vêtement en tourbillons. Autour, sur les voussures, défilent les peuples de la terre que les apôtres vont convertir — des Arméniens, des Éthiopiens, des hommes à grandes oreilles, des cynocéphales, un pygmée qui monte à cheval à l’aide d’une échelle. Nous sommes vers 1125, en Bourgogne, à la veille des croisades, et un sculpteur dont nous ignorons le nom a taillé dans le calcaire la carte du monde connu, avec l’ordre d’aller le chercher.

Cluny, ou la liberté d’une abbaye

Tout commence par une clause juridique. En 909 ou 910, Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, donne à l’abbé Bernon un domaine du Mâconnais pour y fonder un monastère, en précisant que celui-ci ne dépendra d’aucun seigneur, d’aucun évêque, d’aucun de ses propres héritiers : Cluny relèvera du pape seul. À une époque où les abbayes appartiennent aux familles qui les ont dotées, cette exemption est une révolution. Elle donne à Cluny deux siècles de moines libres et d’abbés considérables — Odon, Maïeul, Odilon, Hugues de Semur, Pierre le Vénérable —, dont plusieurs conseillent les papes et les rois. Au XIIᵉ siècle, plus d’un millier de prieurés, de l’Espagne à la Pologne, obéissent à l’abbé de Cluny.

Cette puissance se bâtit. En 1088, l’abbé Hugues entreprend une troisième église, consacrée en 1130 par le pape Innocent II : cent quatre-vingt-sept mètres de long, cinq nefs, deux transepts, onze clochers, une voûte en berceau brisé à trente mètres. Jusqu’à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome, quatre siècles plus tard, Cluny III est la plus grande église du monde chrétien. On y chantait l’office presque sans interruption ; la liturgie clunisienne, immense, réglait le jour du pape comme celui du paysan.

Le reproche de saint Bernard

Cette magnificence eut un adversaire redoutable : Bernard de Clairvaux. Vers 1125, dans son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry, le maître de Cîteaux reproche aux clunisiens l’or des châsses, la longueur des offices et, surtout, le bestiaire sculpté de leurs cloîtres :

À quoi bon, dans les cloîtres, sous les yeux des frères occupés à lire, cette risible monstruosité, cette étrange beauté difforme et cette belle difformité ?

— Bernard de Clairvaux, Apologie à Guillaume de Saint-Thierry

Le texte est une condamnation ; il est devenu, pour nous, le meilleur inventaire de l’art roman. Car ce que Bernard veut chasser — les chimères, les centaures, les moines à queue de poisson, les combats de vices et de vertus — constitue précisément le trésor des chapiteaux de Bourgogne. Vézelay en compte une centaine, Cluny en a laissé huit d’une finesse extrême, sculptés du chant des huit tons de la musique. Le débat entre le dépouillement cistercien et la profusion clunisienne traverse tout le XIIᵉ siècle français ; les deux camps ont donné des chefs-d’œuvre.

Vézelay, la colline inspirée

À quatre-vingts kilomètres de Cluny, sur une butte qui domine la vallée de la Cure, l’abbaye Sainte-Marie-Madeleine attire les foules pour une raison simple : on y vénère les reliques de la Madeleine. C’est l’un des quatre points de départ français du chemin de Compostelle. La nuit du 21 juillet 1120, veille de la fête de la sainte, un incendie tue plus de mille pèlerins entassés dans l’église ; la nef est reconstruite entre 1120 et 1140 — soixante-deux mètres de vaisseau clair, aux arcs doubleaux alternant la pierre blonde et la pierre brune, d’un rythme presque musical. Aux environs du solstice d’été, à midi, les fenêtres hautes posent sur le sol une file de taches de lumière au milieu exact de la nef.

L’histoire de France y passe deux fois. Le 31 mars 1146, Bernard de Clairvaux y prêche la deuxième croisade devant le roi Louis VII et une foule si nombreuse qu’il faut dresser une tribune en plein champ. En 1190, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion s’y retrouvent avant de partir pour la troisième.

Puis la colline déchoit, et pour une raison que nul chantier ne pouvait prévenir : en 1279, Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, fait exhumer à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, en Provence, un corps qu’il proclame être le vrai corps de la Madeleine. Le pape l’entérine. Vézelay perd sa relique, et avec elle ses pèlerins ; les guerres de Religion achèvent l’ouvrage en 1569, lorsque les huguenots pillent l’abbaye. Une église que deux croisades avaient vue partir se retrouve, au XVIIIᵉ siècle, simple paroisse d’un bourg de quelques centaines d’âmes.

Ce qu’il reste

De Cluny, presque rien — et c’est l’une des grandes pertes du patrimoine européen. Fermée en 1790, l’abbaye est vendue en 1798 à des marchands de matériaux qui la débitent à la poudre pendant vingt-cinq ans ; il en subsiste le bras sud du grand transept et son clocher de l’Eau bénite, soit environ un dixième de l’édifice. C’est l’archéologue américain Kenneth John Conant qui, par des fouilles menées de 1928 aux années cinquante, en a rétabli le plan ; on visite aujourd’hui des restitutions numériques d’une église qu’on ne verra plus.

Vézelay, elle, a échappé de peu au même sort. Ruinée, éventrée, menaçant de s’effondrer, la basilique fut confiée en 1840, sur l’intervention de Prosper Mérimée, à un architecte de vingt-sept ans nommé Eugène Viollet-le-Duc : ce fut son premier grand chantier, et il y sauva le monument. Inscrite au patrimoine mondial en 1979, la colline reçoit toujours ses pèlerins. Deux abbayes bourguignonnes, l’une réduite en carrière, l’autre arrachée à la ruine : c’est aussi l’histoire de ce que la France, fille aînée de l’Église a construit, perdu, puis appris à défendre — juste avant que ne s’ouvre, avec les Capétiens, le temps des cathédrales.