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Histoire de France
Le sacre d’Hugues Capet, par Auteur inconnu

Grand personnage

Hugues Capet

La racine du chêne capétien

Le sacre d’Hugues CapetAuteur inconnu, XIVᵉ siècle — Domaine public

Élu à Senlis, sacré à Noyon en 987, Hugues Capet ne règne en propre que sur quelques villes. Mais en faisant sacrer son fils de son vivant, le discret duc des Francs fonde la plus longue dynastie d'Europe : huit siècles et demi durant, les rois de France seront de son sang.

Dans la cathédrale de Noyon, le 3 juillet 987, l’archevêque de Reims verse l’huile sainte sur le front d’un homme d’environ quarante-cinq ans, aux tempes grises, que rien ne distingue des grands seigneurs venus l’entourer. Hugues, duc des Francs, devient roi. La cérémonie est sans faste, le trésor royal presque vide, et le nouveau souverain ne commande en propre qu’à quelques villes entre Seine et Loire. Nul, dans l’assistance, ne peut deviner que cette journée modeste ouvre la plus longue aventure dynastique de l’Europe : pendant huit siècles et demi, jusqu’en 1848, tous les rois de France sortiront de cet homme discret. Le plus grand arbre de notre histoire tient encore tout entier dans ce gland.

L’héritier des faiseurs de rois

Hugues naît vers 941, au sommet de l’aristocratie franque. Sa famille, que les historiens nommeront les Robertiens, s’est illustrée un siècle plus tôt face aux invasions normandes : son arrière-grand-père Robert le Fort est tombé l’épée à la main en 866 ; son grand-oncle Eudes, défenseur de Paris assiégé par les Vikings en 885-886, a porté la couronne, comme après lui son grand-père Robert Iᵉʳ. Par sa mère Hedwige de Saxe, Hugues est petit-fils du roi de Germanie Henri l’Oiseleur et neveu de l’empereur Otton Iᵉʳ : le sang des deux plus grandes maisons d’Occident se rejoint en lui.

Son père surtout, Hugues le Grand, duc des Francs, fut le personnage le plus puissant du royaume — plus puissant que les derniers rois carolingiens, qu’il faisait et défaisait sans jamais réclamer la couronne pour lui-même : on l’a surnommé le faiseur de rois. À sa mort, en 956, son fils d’une quinzaine d’années hérite peu à peu du titre ducal et de cette position singulière : premier seigneur d’un royaume dont le roi n’a presque plus rien.

Le trône vacant

En mai 987, le jeune roi Louis V se tue d’une chute de cheval, à la chasse, dans la forêt qui borde Senlis. Il ne laisse pas d’enfant. La lignée de Charlemagne n’a plus qu’un héritier direct : Charles, duc de Basse-Lorraine, oncle du défunt, prince discrédité aux yeux des grands — il a prêté hommage à l’empereur germanique pour son duché, et son mariage l’a mésallié. Évêques et seigneurs s’assemblent à Senlis, entre mai et juin. Là se lève l’homme qui va emporter la décision : Adalbéron, archevêque de Reims. Il écarte Charles, serviteur d’un trône étranger, puis pose devant l’assemblée un principe que l’histoire retiendra :

Le trône ne s’acquiert pas par droit héréditaire, et l’on ne doit y élever que celui qui se distingue non seulement par la noblesse du corps, mais encore par les qualités de l’esprit.

— Discours d’Adalbéron de Reims à l’assemblée de Senlis, tel que le rapporte Richer de Reims, Histoires, fin du Xᵉ siècle

L’assemblée élit Hugues. Le 3 juillet 987, Adalbéron le sacre à Noyon — la ville même où Charlemagne avait été couronné roi des Francs deux siècles plus tôt. L’onction fait du duc l’oint du Seigneur ; il n’est plus un seigneur parmi les seigneurs.

Le coup de maître de Noël

Hugues sait ce que vaut une élection : ce qu’une assemblée a donné, une autre peut le reprendre. Dès les mois qui suivent, il demande aux grands d’associer au trône son fils Robert, âgé d’une quinzaine d’années. Le prétexte est habilement choisi : le comte de Barcelone, Borrell, appelle à l’aide contre les Sarrasins d’Al-Mansur qui ont saccagé sa ville ; si le roi part en expédition, le royaume ne peut demeurer sans tête. Adalbéron se cabre — « on ne peut légitimement créer deux rois la même année », lui fait répondre Richer — puis cède. À la Noël de 987, à Orléans, Robert est sacré à son tour. L’expédition d’Espagne n’aura jamais lieu ; le geste, lui, restera.

Car ce geste est la fondation même. Tous les successeurs de Hugues le répéteront, faisant sacrer leur fils aîné de leur vivant, jusqu’à Philippe Auguste qui, deux siècles plus tard, se sentira enfin assez fort pour s’en dispenser. Ainsi l’élection s’efface sans avoir été abolie, et l’hérédité s’installe sans avoir été proclamée. La Providence — ainsi parlaient les vieux historiens — fera le reste : de 987 à 1316, les Capétiens se succèdent de père en fils sans une seule défaillance, prodige qu’aucune autre dynastie d’Europe n’a connu et qu’on appelle le « miracle capétien ».

« Qui t’a fait roi ? »

Le royaume dont hérite Hugues n’est grand que sur le parchemin. En propre, le roi ne tient qu’un domaine modeste — Paris, Orléans, Senlis, quelques villes et abbayes entre Seine et Loire. Autour, des principautés le surpassent en terres et en soldats : Normandie, Flandre, Aquitaine, Blois, Anjou. Une anecdote fameuse résume cette faiblesse : au comte Adalbert de Périgord, sommé de lever le siège qu’il menait devant Tours, le roi aurait lancé « Qui t’a fait comte ? » — et l’autre répondu : « Qui t’a fait roi ? » Le mot n’est rapporté qu’une génération plus tard par le chroniqueur Adémar de Chabannes, et les historiens doutent qu’il ait été prononcé ; il dit pourtant, mieux qu’un traité, ce qu’était alors la royauté : une primauté d’honneur que les princes pouvaient défier.

Mais Hugues possède ce que nul prince n’aura jamais. Le sacre, d’abord, qui le place au-dessus de tous les hommages. L’Église, ensuite : abbé laïc de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés, il est l’allié constant des évêques — et c’est de la chape de saint Martin, dont il était le gardien, que viendrait son surnom de « Capet », attesté seulement dans les siècles suivants. La patience, enfin. Charles de Lorraine ne désarme pas : il s’empare de Laon en 988, puis de Reims, que lui livre l’archevêque Arnoul. Hugues assiège, échoue, négocie — jusqu’à ce qu’en 991 l’évêque de Laon, feignant le ralliement, livre une nuit au roi son hôte endormi. Charles meurt captif à Orléans peu d’années après, et la cause carolingienne s’éteint avec lui. Sur le siège de Reims, Hugues installe Gerbert d’Aurillac, le plus savant homme de son temps, qui deviendra en 999 le pape de l’an mille sous le nom de Sylvestre II.

Le 24 octobre 996, après neuf ans de règne sans gloire apparente, Hugues s’éteint et rejoint les rois à Saint-Denis. Robert lui succède sans qu’une seule voix s’élève. C’est la victoire véritable, et elle est immense : pour la première fois depuis des générations, la couronne a changé de tête sans élection, sans guerre et sans débat.

Ce qu’il reste

Hugues Capet n’a gagné aucune grande bataille, bâti aucune cathédrale, conquis aucune province. Il a fait mieux : il a fondé. De lui procèdent les Capétiens directs, qui règnent jusqu’en 1328 — leur extinction ouvrira la guerre de Cent Ans — puis les branches de Valois et de Bourbon, jusqu’en 1848 : huit siècles et demi d’une même maison, la plus longue continuité dynastique de l’histoire d’Europe. De lui descendent Saint Louis et tous les bâtisseurs du royaume, qui feront d’un domaine de quelques villes la première puissance de la chrétienté. Le sacre, dont il avait compris avant tous la force, demeurera jusqu’au bout le cœur de la monarchie française.

La mémoire nationale lui a longtemps préféré ses descendants, et son tombeau de Saint-Denis a été dispersé en 1793 avec ceux de sa lignée. Mais quand les révolutionnaires cherchèrent un nom de simple citoyen pour juger Louis XVI, ils l’appelèrent « Louis Capet » : hommage involontaire au duc discret de 987, dont le nom, huit cents ans plus tard, désignait encore toute la royauté. Peu de fondateurs ont fait tant avec si peu de bruit : un domaine minuscule, un fils sacré à temps — et de ce commencement presque invisible, le plus vaste chêne de notre histoire.