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Histoire de France
Igor Stravinsky et Claude Debussy, photographiés par Erik Satie, par Erik Satie

Chef-d’œuvre · Musique

Debussy et Ravel

Igor Stravinsky et Claude Debussy, photographiés par Erik SatieErik Satie, 1915 — Domaine public

En 1894, une flûte seule ouvre le Prélude à l'Après-midi d'un faune, et la musique occidentale change de siècle. Debussy défait l'harmonie allemande, Ravel porte l'orchestre à un degré d'horlogerie inégalé : à Paris, entre deux guerres, la France reprend la tête de la musique.

Une flûte seule, dans le grave, sans accompagnement, sans tonalité clairement posée : elle descend puis remonte par demi-tons, hésite, s’arrête. Puis des cors bouchés, une harpe, et l’orchestre s’installe dans une lumière qui n’est ni majeure ni mineure. Nous sommes au concert de la Société nationale de musique, le 22 décembre 1894 ; l’œuvre dure dix minutes, s’appelle Prélude à l’Après-midi d’un faune, et Claude Debussy l’a écrite d’après un poème de Stéphane Mallarmé. Le public redemande la pièce et on la rejoue aussitôt. Pierre Boulez dira, un demi-siècle plus tard, que la musique moderne s’éveille avec cette flûte. Il n’y a ni thème développé, ni progression dramatique, ni conclusion triomphale : rien de ce que l’Allemagne avait enseigné à l’Europe.

Debussy : sortir de Wagner

Enfant d’une famille modeste de Saint-Germain-en-Laye, entré au Conservatoire à dix ans, Debussy obtient le prix de Rome en 1884 et s’ennuie à la villa Médicis. Deux chocs le forment. Bayreuth d’abord, où il va en 1888 et 1889 : il admire Wagner jusqu’à l’ivresse, puis comprend qu’il faut s’en délivrer, et il passera sa vie à s’en moquer. L’Exposition universelle de 1889 ensuite — celle de la tour Eiffel — où il entend un orchestre de gamelan javanais : des gammes qui ne sont pas les nôtres, des sonorités de percussion, une musique qui tourne au lieu d’avancer.

De là sort une langue entièrement neuve : gammes par tons entiers et modes anciens, accords que l’on ne résout plus, orchestre traité comme une palette où chaque timbre existe pour lui-même, rythme fluide, nuances extrêmes. Nocturnes, La Mer en 1905, les Estampes, les deux livres de Préludes, Children’s Corner, Jeux en 1913 ; et Pelléas et Mélisande, créé à l’Opéra-Comique en 1902, opéra sans air, sans duo d’amour conventionnel, où les personnages parlent à demi-voix sur une orchestration transparente — l’ouvrage le plus radical du théâtre lyrique français.

On l’a appelé impressionniste, ce qu’il détestait. Le mot n’est pas faux pour autant : comme les peintres de 1874, il a remplacé le sujet par la lumière. Son Clair de lune, devenu l’une des pages les plus jouées au monde, met en musique un poème de Verlaine tiré des Fêtes galantes — c’est-à-dire du monde de Watteau.

Puis vient la guerre, et un cancer. Malade, amaigri, Debussy écrit trois sonates de chambre d’une sobriété nouvelle et les signe d’une formule qu’il n’avait jamais employée :

Claude Debussy, musicien français.

— Signature apposée au bas de ses dernières sonates, 1915-1917

Il meurt le 25 mars 1918, pendant le bombardement de Paris ; le convoi traverse une ville où l’on ne pouvait pas s’arrêter.

Ravel : l’horloger

Maurice Ravel est né à Ciboure, au Pays basque, d’une mère basque et d’un ingénieur suisse — et cette double ascendance dit assez son art : la danse et la mécanique. Élève de Fauré au Conservatoire, il échoue cinq fois au prix de Rome ; l’élimination de 1905 provoque un tel scandale de presse que le directeur du Conservatoire, Théodore Dubois, doit démissionner. Les jurys avaient vu juste sur un point : Ravel ne composait pas comme on l’enseignait.

Son catalogue est court et sans déchet : Jeux d’eau, Miroirs, Gaspard de la nuit — dont le Scarbo reste l’une des pages les plus difficiles du piano —, Ma mère l’Oye, Daphnis et Chloé écrit pour les Ballets russes en 1912, La Valse, L’Enfant et les sortilèges sur un livret de Colette, les deux concertos de 1931 dont l’un pour la main gauche seule, composé pour un pianiste amputé à la guerre. Il orchestre les Tableaux d’une exposition de Moussorgski si bien que le monde les connaît par lui. Et il rend hommage au clavecin français par Le Tombeau de Couperin, commencé en 1914 et achevé en 1917, dont chaque pièce est dédiée à un ami mort au front.

Car Ravel a fait la guerre. Refusé à l’aviation pour sa petite taille et un cœur fragile, il s’engage à trente-neuf ans comme conducteur de camion et roule sous Verdun. Sa précision — cette « horlogerie suisse » dont parlait Stravinsky — n’était pas de la froideur : c’était une pudeur.

Puis il y a le Boléro, créé à l’Opéra le 22 novembre 1928 pour la danseuse Ida Rubinstein : dix-sept minutes, un thème, un rythme, un crescendo, et le plus grand succès de la musique française du XXᵉ siècle — que son auteur jugeait vide de musique. À partir de 1932, une maladie neurologique lui retire l’usage de l’écriture et de la parole tout en lui laissant l’oreille intacte : il entendait ses œuvres et ne pouvait plus les noter. Il est mort le 28 décembre 1937.

Ce qu’il reste

Il reste la place de la France dans la musique du XXᵉ siècle. Paris devient, entre 1900 et 1939, la capitale mondiale de la création : Debussy et Ravel y attirent Stravinsky, Falla, Prokofiev, Gershwin, Villa-Lobos ; les Ballets russes y triomphent ; le Groupe des Six, Messiaen puis Boulez prolongent la ligne. Aucun compositeur de jazz, de cinéma ou de musique de film n’a échappé aux accords de Debussy — on les entend dans Gil Evans, dans Bill Evans, dans les partitions d’Hollywood.

Il reste enfin une continuité que les deux hommes revendiquaient. En cherchant une musique française qui ne devrait rien à l’Allemagne, ils sont allés la reprendre chez Couperin et chez Rameau, par-dessus tout le XIXᵉ siècle : clarté, danse, couleur, mesure. À travers eux, la Belle Époque a renoué le fil du siècle des Lumières.