
Chef-d’œuvre · Art
Watteau et la fête galante
Le Pèlerinage à l'île de CythèreAntoine Watteau, 1717 — Domaine public
En 1717, l'Académie royale reçoit un jeune peintre de Valenciennes et doit inventer pour lui une catégorie qui n'existait pas : « peintre de fêtes galantes ». Watteau mourra quatre ans plus tard, à trente-six ans, après avoir donné au XVIIIᵉ siècle français son climat et sa mélancolie.
Ils sont une douzaine, sur une pente qui descend vers l’eau. À droite, au pied d’un buste de Vénus couvert de roses, un couple est encore assis ; à côté, un homme aide sa compagne à se relever ; plus loin, deux autres marchent déjà, la femme tournant la tête pour un dernier regard en arrière ; au bas de la pente, une barque dorée attend dans une brume bleue, entourée d’amours. On ne sait pas, et l’on ne saura jamais, s’ils partent pour l’île du bonheur ou s’ils en reviennent : la question divise les historiens depuis deux siècles, parce que le tableau est construit pour rester ambigu. Peint en 1717, Le Pèlerinage à l’île de Cythère est le morceau de réception d’un peintre de trente-trois ans à l’Académie royale. Il n’entre dans aucune des catégories du règlement — ni histoire, ni portrait, ni paysage, ni genre. L’Académie tranche en inventant un mot : elle le reçoit comme peintre de fêtes galantes. Jamais un genre n’avait été créé pour un seul homme.
Un Flamand devenu français par traité
Antoine Watteau naît à Valenciennes en 1684, six ans après le traité de Nimègue qui a rattaché la ville à la France — il est donc français de fraîche date, et son œil reste flamand. Fils d’un couvreur, il monte à Paris vers 1702, y crève de faim, copie des tableaux de dévotion à la chaîne pour un marchand du pont Notre-Dame, puis travaille chez Claude Gillot, peintre de scènes de théâtre, et chez Claude Audran III, décorateur — et surtout concierge du palais du Luxembourg.
C’est là que tout se joue. Dans la galerie du Luxembourg sont accrochées les vingt-quatre toiles immenses que Rubens avait peintes pour Marie de Médicis. Watteau les copie pendant des mois. Il en tire ce que la doctrine de Poussin refusait : la couleur montée en pâte, le rose des chairs, la lumière qui glisse sur une soie. La querelle des poussinistes et des rubénistes venait de se clore à l’avantage des seconds ; Watteau en est le fruit.
Ce que peint une fête galante
Le sujet, en apparence, n’est rien : des gens bien habillés dans un parc. Ils jouent de la guitare, dansent, se parlent à l’oreille, s’ennuient, se regardent sans se voir. Il n’y a pas d’action, pas de morale, pas de récit — et c’est précisément l’invention. Watteau déplace le centre du tableau du fait vers l’atmosphère : un moment suspendu, juste avant ou juste après quelque chose.
Le théâtre y est partout. Ses personnages portent les costumes de la comédie italienne, dont il avait le répertoire par Gillot : Mezzetin à la guitare, Colombine, et surtout ce Pierrot du Louvre, longtemps appelé Gilles, planté de face en satin blanc, les bras ballants, avec un visage d’une tristesse désarmée. Le rapprochement entre le costume comique et l’expression mélancolique est le trait de génie de Watteau : ses fêtes sont gaies et ses figures ne le sont pas.
Cette double vue tient peut-être à sa santé. Tuberculeux, sachant qu’il mourra jeune, d’humeur difficile, il change d’atelier et d’ami tous les six mois, part en 1719 à Londres consulter le docteur Mead, revient plus malade. En 1720, pour remercier son ami le marchand Gersaint, il peint en huit jours L’Enseigne de Gersaint, destinée à pendre au-dessus d’une boutique du pont Notre-Dame : on y voit un magasin de tableaux, des clients, et, dans une caisse, un portrait de Louis XIV que l’on emballe — le Grand Siècle que l’on remise. Il meurt le 18 juillet 1721.
Le siècle qu’il a ouvert
Watteau n’a pas fondé d’école, mais il a donné le ton d’une époque. Toute la peinture du règne de Louis XV descend de lui : Chardin pour le silence des choses, Boucher pour la couleur, Fragonard pour le mouvement et l’escarpolette, Lancret et Pater pour la fête galante proprement dite. Ses quelque six cents dessins, exécutés à la sanguine, à la pierre noire et à la craie blanche — la technique dite « aux trois crayons » —, furent gravés après sa mort par Jean de Jullienne en un recueil qui circula dans toute l’Europe et forma des générations de dessinateurs.
Puis il fut oublié ; le siècle de la Révolution et de David ne voulait plus de parcs ni de guitares. Il fallut les frères Goncourt, dans L’Art du XVIIIᵉ siècle, pour le remettre au premier rang au milieu du XIXᵉ siècle, et Verlaine pour lui répondre en vers dans ses Fêtes galantes de 1869 :
Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques.
— Paul Verlaine, Fêtes galantes
C’est de ce poème, mis en musique quelques années plus tard, qu’est sorti l’un des morceaux les plus joués de Debussy.
Ce qu’il reste
Il reste une idée du bonheur que le monde entier reconnaît comme française : un jardin, de la musique, de la conversation, des robes de soie, et le sentiment que cela ne durera pas. C’est l’un des visages de l’art de vivre à la française, et il est né dans l’atelier d’un homme qui savait qu’il avait peu de temps.
Il reste enfin une leçon sur les règles. L’Académie royale, au seuil du siècle des Lumières, aurait pu refuser ce peintre inclassable ; elle a préféré changer son propre règlement. Cette souplesse-là est aussi une force de la tradition française.